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Xavier Zimbardo est reporter-photographe et parcourt la planète pour les grands magazines. Mais c'est à un autre voyage auquel il nous invite ici. Voyage initiatique au coeur de la matière photographique, au travers de négatifs qu'il broie, qu'il écrase avec une extrême violence. Violence qui loin d'être gratuite se veut cri de protestation contre la haine et la souffrance qu'il observe partout, dans un monde déboussolé. Cimetières profanés, foules déracinées, artistes et poètes crucifiés, les images des reporters semblent impuissantes devant l'étendue du désastre. Fureurs nationalistes, racismes, intégrismes, le flot des intolérances submerge une planète malade.


« C’est ainsi également que j'entrepris de photographier en gros plan les yeux de passants inconnus dans des lieux hautement touristiques de Paris : au Jardin du Luxembourg, au pied des tours de Notre-Dame... J'entendais protester contre la situation insupportable de notre planète à l’orée du troisième millénaire. En frappant symboliquement des inconnus dans des lieux beaux et paisibles, mon indignation se portait à la fois contre le capitalisme qui engendre les conflits et suscite la haine, mais aussi contre le terrorisme indiscriminé qui est une réponse criminelle et erronée à la férocité impérialiste. Pour ce qui allait devenir une sorte de sacrifice humain, de rite d'exorcisme, j'envisageais de renouveler la représentation de la douleur et de la détresse humaines. Nous recevons tant d'images insupportables d’enfants mourant de faim, de populations anéanties, d'innocents égorgés, de femmes en détresse, violées, humiliées, nous croisons dans nos métropoles de nantis tant de misérables sans logis, gémissant pour une pièce de monnaie, quelque travail ou un bout de pain, que le public de ce qui semble un spectacle sordide, dépassant ce que l'esprit peut tolérer, finit par se protéger derrière une indifférence blasée. J'ai donc tenté, en écho aux tragiques peintures noires de Goya à la Maison du Sourd, d'élaborer des images qui contiendraient par leur puissance suggestive toute cette souffrance concentrée.


J’ai recueilli sur des parkings les bris de verre laissés par les voleurs dérobant les auto-radios. Je les ai répandus sur la bouche d’égout, au pied de l’église devant notre maison, ai déposé les négatifs des yeux sur ce lit de verre brisé et les ai déchirés à coups de marteau. Les croque-morts m’observaient avec surprise, ainsi que Jojo, le « fou du village », content de trouver à qui parler … Puis, je me mis à détruire des tombes, des nuées d’oiseaux dans le ciel, à saccager les monuments les plus antiques et les plus sacrés, à enfanter des brasiers, à l’image d’une planète et d’une humanité au bord du vide. Rien de morbide dans cette intense protestation. Ces images de colère sont un poing dressé contre la bêtise, la laideur et la rapacité, un appel à l’amour, pour que vive la vie et s’épanouisse le bonheur, dans le partage et la compréhension. »


Dans son Journal, à Calcutta pendant la peste, il écrit:
"C'est la nouvelle mode maintenant, ils tuent les artistes. Ca avait commencé avec les menaces contre Salman Rushdie. En Algérie, ils enlèvent des chanteurs et les exécutent, en Haïti ils ont battu un peintre à mort, lui ont broyé les testicules. Ils ne leur reprochent pas quelque chose en particulier, ils leur reprochent d'être. D'être vivants, joyeux, heureux, créateurs et libres, et de répandre autour d'eux le désir de vie, de joie, de bonheur, de création, de liberté. On les attaque dans leur corps, avec la plus extrême brutalité, on les anéantit, on les pulvérise. Pour répandre la peur, et la haine. Pour maintenir les carcans de morales obsolètes et le règne de l'oppression.
Quand les espoirs de révolution s'éloignent, quand la voix des politiciens sonnent creux, quand les luttes sociales sont remplacées par des combats fratricides, il reste toujours, quelque part, un poète, un peintre, un chanteur. Une flamme, une lueur pour nous aider à survivre, et c'est cela qu'ils veulent éteindre. René Char le disait: "Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler."
Sur l'oiseau, feu à volonté!"


Avec des photographies recueillies en marge de ses reportages, monuments funéraires d'Egypte, d'Irlande, d'Italie, temples indiens et mexicains, mais aussi yeux de touristes anonymes photographiés au coeur des grandes capitales du monde occidental, mais encore des nuages, du feu, et des oiseaux - des oiseaux fous et libres -, il convoque d'étranges paysages meurtris. "Initier, c'est d'une certaine façon faire mourir, provoquer la mort. Mais la mort est considérée comme une sortie, le franchissement d'une porte donnant accès ailleurs" (Chevalier-Gheerbrant). Car la miraculeuse alchimie des coups assénés sur les négatifs, en y incrustant des poussières et autres matières plus ou moins opaques, fait naître "un troublant univers, mystérieux et fascinant, vertigineux et primitif parcouru de feux follets moins bucoliques qu'inquiétants.


Les perspectives se brouillent dans un foisonnement de vergers diamantifères où poudroient météores et lucioles voisines. Nos pas s'égarent sur une route à la destination improbable, s'abandonnent à la brusquerie de ciels ébouriffés, transis, fébriles. Aux branches du sentier endormi s'accrochent vers luisants et lanternes magiques. On aperçoit encore la lueur ivre de milliers de sanctuaires disparus, tandis que se déploient là-bas, dans la clairière, de tourbillonnants incendies, brasiers de mauvais songe. Qui sait si la vie surgit de ces débris d'absence, ou si elle y retourne? C'est lumière sur lumière, la Création recommencée, ou qui s'achève."


Palermo, 31 janvier 1996

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