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Sœurs lumineuses


"Où sont nos amoureuses
Elles sont au tombeau
Elles sont plus heureuses
Dans un séjour plus beau"
Gérard de Nerval


Une très large part de la photographie contemporaine s'est accomplie autour du thème de l'absence-présence, à propos de ce couple antagoniste et inséparable. Et ceci de deux façons.
D'une façon générale et théorique: toute photographie étant la représentation d'un objet qui n'est plus là ou qui n'est plus là ce qu'il a été.
C'est ainsi que, dès le début, la mélancolie était dans la photographie.
D'une façon plus particulière, matérielle: l'objet tangible qu'est une épreuve, ce morceau de papier mat ou glacé, se fait oublier au profit de l'image que notre esprit y discerne, présence transparente pour notre imaginaire et pourtant donnée à l'accord de nos sens.
Toute réflexion sur la photographie nous emmène à travers un jeu de miroirs successifs, un corridor de peurs et de merveilles, où illusion et réalité se renvoient l'une à l'autre, dans un abîme de facettes alternées.


Une des pires hontes de notre temps est de ne plus savoir vivre dans la familiarité des morts. Jadis la présence des morts était sentie partout. Non tant comme celle de fantômes effrayants que comme celle de conseillers consolateurs et accompagnateurs de notre vie quotidienne. L'en-deçà et l'au-delà étaient séparés par des frontières indistinctes ou plutôt par tout un pays où les deux se mêlaient. Rejetés que nous sommes aujourd'hui au ras du réel nous nous sentons séparés du monde de la mort par un coup de rasoir aussi net et inexorable que celui qui sépare l'image photographique de tout ce qui entourait l'objet ou l'être photographié. Nous nous cognons contre la mort, d'un choc sans écho, elle n'est plus pour nous qu'absence de part en part. Ou plutôt: la mort n'est plus pour nous l'entrelacs longtemps prolongé entre présence nostalgique et absence obsédante, s'adoucissant l'une l'autre. Elle est opposition radicale et brutale entre le fait de l'être et le trou du néant.


Les photos aussi vieillissent et meurent, plus ou moins vite, et même celles qui furent fixées dans la dureté lisse de l'émail. On pourra toujours se demander si les humains font des monuments funéraires dans la vaine intention de retarder l'évidence de la mort ou, au contraire, et plus au fond, pour mieux s'en pénétrer à la vue des pierres qui s'effritent. On connaît la coutume qu'ont certains peuples de faire à leurs morts des funérailles successives. Les premières où la présence du mort ( ce que la littérature ethnographique appelle maladroitement son "âme") reste proche durant des mois ou des années. Et les funérailles secondes par lesquelles le défunt s'en va officiellement et définitivement disparaître dans un ailleurs. Les médaillons de cimetière pourraient être compris comme un tel rite, devenu discret et implicite, et par eux les belles disparues meurent deux fois.
La présence inéluctable et rampante des dégradations de la matière vient y confirmer, y creuser l'absence de la personne. Une deuxième fois un corps s'y décompose. Mais alors que le regard était la première chose que la morte avait perdue, c'est ici souvent la dernière chose qui subsiste encore quelque temps, alors que le reste n'est plus déjà que cristaux et lichens.
Le regard des mortes s'enfonce à reculons dans la matière sans écho, la beauté de la chair s'efface au profit d'une autre beauté, celle du grain de la pierre et celle des craquelures dues à la pluie et au vent. La présence de la matérialité de l'image n'est plus transparente, de plus en plus elle nous rappelle à sa vérité aux dépens de l'habituelle illusion de reconnaître quelqu'un. La photographie se met à fonctionner à l'inverse de sa manière courante qui est celle d'une matière qui se fait oublier pour un imaginaire.


Mais c'est alors que la part de l'imaginaire s'approfondit d'une autre façon. Photographiées à leur tour ces surfaces usées et rongées perdent de leur relief rugueux mais gagnent en vibration d'ombres et de lumières. Leurs noirs cessent de montrer une altération pour évoquer la limpide profondeur de la nuit. La noirceur s'égale aux espaces infinis. Et les taches de lèpre minérale qui détruisent les carnations deviennent comme des constellations. Nous passons de l'ordre des cristaux à celui des étoiles. Ces visages qui s'effacent prennent une dimension cosmique, ils s'élargissent à la mesure du ciel nocturne, et leur regard qui filtre encore vient de très loin comme la lumière des astres depuis longtemps déjà morts.


Il y a longtemps un poète a dit que le reflet des arbres et des herbes était comme les songes de l'eau qui sommeille. Mais entre le rêche de la pierre altérée et le noir cristal de la nuit évoquée, entre ces deux formes de retour à la nature-mère, les visages des belles disparues restent irrémédiablement fermés sur l'énigme de leur pensée. Leurs rires et leurs pleurs ne sont plus de ce monde.
Cependant leur paysage intérieur peut encore s'offrir à notre imaginaire. S'il est une question que, dans la vie, on ne doit jamais poser c'est: "A quoi rêves-tu?", car chacun a d'abord droit au secret de sa pensée. La meilleure forme de communion permise, dans ce cas, est de se mettre à rêver aussi, de son côté, à sa manière. Dans ces moments où les paysages apparaissent sur le papier photographique, dans ces instants où la réalité nous semble si étrange et si belle qu'elle semble ouverture sur un autre univers, Xavier Zimbardo a cru retrouver les mondes intérieurs de ses amoureuses.
A chacune la vision heureuse ou étrange qu'elle a emportée dans sa mort. A chacune son pays caché. A chacune son double d'espace et de lumière.


Jean-Claude LEMAGNY
1996

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