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Véritable continent spirituel, le Mont Athos est le lieu le plus sacré de la religion chrétienne orthodoxe. On l’appelle aussi le jardin de la Vierge, parce que Marie y aurait accosté avec l’apôtre Jean, et qu’elle y serait morte. Assurément, ce lieu est un jardin : la nature méditerranéenne y est demeurée extraordinairement préservée. Au printemps, elle explose joyeusement en milliers de fleurs odorantes. Jusqu’à très récemment, tous les déplacements s’y faisaient à pied ou à dos de mulet. Une forêt quasi impénétrable interdit l’accès de la presqu’île depuis le continent. On ne peut arriver à la Montagne Sainte que par mer, or celle-ci est depuis toujours réputée mauvaise. Les falaises abruptes y sont à même de protéger la quiétude et le recueillement des solitaires qui s’y sont réfugiés. Dans chaque crique, des panneaux jaunes impérieux, portant l’emblème du territoire autonome monastique rappellent en cinq langues les règles d’accès strictes et incontournables :


SONT SEVEREMENT INTERDITS
- L’ENTREE DE TOUTE FEMME
- L’APPROCHE DE TOUT BATEAU, SANS PERMISSION SPECIALE
- LE SEJOUR DE TOUTE PERSONNE, SANS PERMIS DE SEJOUR
TOUTE DEROGATION IMPLIQUE DE SEVERES SANCTIONS PENALES


LA COMMUNAUTE RELIGIEUSE DU MONT ATHOS




Le premier monastère, la Grande Lavra, fut fondé en 963. Protégées par les empereurs byzantins, les fondations pieuses se multiplièrent. Mais dès les premiers temps, une bulle de l’empereur Constantin Monomaque, en 1060, interdit l’accès de la Sainte Montagne à "toute femme, tout animal femelle, tout enfant, tout eunuque, tout visage lisse". Peu de choses ont changé depuis. En 1920, le Mont Athos fut constitué en territoire autonome théocratique sous suzeraineté grecque, gouverné par un conseil de vingt membres, la Sainte Communauté, qui siège à Karies, la capitale. Il existe aujourd’hui vingt monastères, à dominante serbe, bulgare, russe, roumaine ou grecque, aux allures de forteresses, qui se répartissent au long de la presqu’île montagneuse d’une cinquantaine de kilomètres, auxquels on ajoutera les douze skites qui en dépendent et quelque cent-vingt ermitages de plus petite taille.
Lieux de silence et de paix, on n’y trouve ni journaux, ni télévision, ni radio. Les miroirs même sont proscrits. La vie se déroule au rythme immuable des cérémonies sacrées. Les moines, recherchant l’isolement et la solitude, se sont mis à l’écart de notre monde. L’intériorité est souveraine en cette terre de prière, de recueillement et de méditation. La liturgie orthodoxe a conservé les chants, les psaumes et les litanies byzantines. Ce n’est pas le moindre étonnement du visiteur, plongé soudain dans un univers hors du temps. Les longs rituels nocturnes, empreints de mystère, ne sont que faiblement éclairés par la chaude lueur dansante des chandelles. Les moines, enveloppés dans leurs robes noires, le visage dévoré par des barbes immenses, se déplacent lentement dans la pénombre, tels des fantômes inspirés. De partout des icônes aux regards captivants vous observent. Fascinantes en tant que chefs d’œuvre de l’art, elles émeuvent par leur puissance expressive, troublent par la vénération qu’elles reçoivent comme par la piété qu’elles suscitent. Les chœurs d’hommes s’élèvent, intenses, profonds, lancinants. Le supplice du Christ et, face à lui, le péché des hommes, sont là, obsédants, occupant l’espace, dominant les cœurs.

Omniprésence de la mort, rejet du corps et de ses extases sont deux constantes absolues et inséparables de la vie athonite. Eros et Thanatos, s’ils tourmentent partout et de tous temps l’âme humaine, mènent un combat particulièrement farouche sur la terre grecque, berceau de la mythologie occidentale. Dans son autobiographie, intitulée Lettre au Gréco, Nikos Kazantzaki qui, adulte, fit un long séjour au Mont Athos, conte la première blessure qu’à l’âge de six ans son âme ait reçue. Un oncle le conduit par la main au cimetière de son village crétois. Des odeurs d’encens, la silhouette d’un prêtre, et soudain, surgissant d’une fosse, la main d’un homme brandissant un crâne. Le fossoyeur vide la boue obstruant les cavités oculaires, dépose son macabre trophée au bord de la tombe et se remet à creuser.
"Qu’est-ce que c’est ?" demandais-je, effrayé, à mon oncle.
"Tu ne le vois pas ? C’est une tête de mort, un crâne.
De qui ?
Tu ne te souviens pas d’elle ? De notre voisine, Anika."
D’Anika ! Des larmes ont jailli, je me suis mis à hurler. "D’Anika ! D’Anika !" criais-je. Je me suis jeté à terre, j’ai ramassé toutes les pierres que j’ai trouvées et je me suis mis à lapider le fossoyeur. Je me lamentais, je criais - comme elle était belle, comme elle sentait bon ! Elle venait à la maison, me prenait sur ses genoux, retirait son peigne de ses cheveux et me peignait ; elle me chatouillait sous les bras et moi je partais d’un petit rire, je piaillais comme un oiseau... Mon oncle m’a pris dans ses bras, m’a tiré à l’écart ; il me parlait avec colère : "Pourquoi pleures-tu ? Qu’espérais-tu ? Elle est morte. Nous devons tous mourir."
Mais moi je me rappelais ses cheveux blonds, ses lèvres rouges qui m’embrassaient, ses grands yeux, et à présent...
"Et ses cheveux, criais-je, ses lèvres, ses yeux ?
C’est fini, c’est fini... La terre les a mangés.
Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne veux pas !"
Mon oncle haussa les épaules :
"Quand tu seras grand tu sauras pourquoi."
Je ne l’ai jamais su. J’ai grandi, j’ai vieilli, je ne l’ai jamais su.


De même, au Mont Athos, les moines déterrent les cadavres de leurs frères défunts, trois ans après leur inhumation. Si des lambeaux de chair demeurent accrochés aux ossements, la superstition laisse entendre que leur ex-propriétaire serait mort en état de péché. Le corps et sa sensualité engendrent le soupçon et la méfiance jusque dans la charogne.
Ce qui horrifiait Kazantzaki, c’était la disparition de ce qui l’avait fasciné : les lèvres rouges de la femme admirée, la peau parfumée, la longue chevelure dorée, toute cette beauté perdue. Ce qui horrifie les moines, c’est qu’il puisse demeurer la moindre trace de chair. Pour ces quêteurs d’infini que sont les habitants de la Montagne Sainte, le degré de blancheur et de propreté du squelette révèle le degré de pureté de l’âme. Au-delà de la superstition, cette croyance a un fondement. Le moine, par son choix de renoncement aux illusions du monde, doit construire un autre visage que celui des apparences : un visage intérieur, spirituel, qui soit un visage d’amour. Le moine est donc à la recherche de la mort de son ego, de sa personne physique, pour atteindre à la vie de son être essentiel.
Si l’homme était demeuré de son vivant attaché à la chair et succombait à des vices cachés, la chair elle-même demeurerait attachée à sa dépouille bien au-delà du trépas. Dans ce cas, on la nettoie avec du vin et on dit une messe d’expiation. Après cette nécessaire catharsis, le crâne pourra aller rejoindre la vaste tribu silencieuse des autres crânes, générations très soigneusement alignées sur des étagères, dans un ossuaire attenant au monastère. Parfois, on écrira sur le front deux lignes de chiffres : une date de naissance, une date de mort. Parfois un nom. On gardera aussi, quoique moins soigneusement, les os longs, tibias, fémurs, humérus, et cetera. Quant à la foule dérisoire des autres ossements, elle sera jetée en vrac à la fosse commune de l’oubli définitif.

Non loin de Karies, il est un lieu encore plus bouleversant que tout le reste de la Montagne Sainte : la Skyte Russe de Saint Andreas, aussi appelée le Sérail. Le Sérail est un peu l’image de la possible mort de l’Athos, une image tragique, un exemple de ce qui aurait pu advenir si le malheur avait submergé tout entier le Jardin de la Vierge, si la foi s’était éteinte avec la flamme des derniers chandeliers, si les voix qui chantent ici toutes les nuits s’étaient tues à jamais.
Au début du XXe siècle le Sérail abritait en ses murs plus de huit cents moines russes. C’était un des lieux saints parmi les plus actifs et les plus florissants. C’est du moins ce dont témoignent les traces qui ont subsisté dans ce qui n’est plus aujourd’hui que ruines. La riche église de la Skyte est la plus grande de la Montagne Sainte, et l’une des plus grandioses de toutes les églises d’Orient. En 1917 éclata le tremblement de terre de la Révolution bolchevique, et des centaines de jeunes moines décidèrent de rentrer au pays affronter l’athéisme des révolutionnaires. Ceux qui étaient restés sont morts un à un. En 1958, un incendie décisif a porté le coup de grâce et le dernier moine russe a rendu son dernier souffle en 1970.
La Grande Porte est demeurée fermée pendant plus de vingt ans, comme frappée de malédiction. La vieille chapelle rose a sombré sous les ronces et les gravats. Dans la grande église, des centaines d’icônes couvertes d’or se sont endormies loin des baisers de leurs adorateurs. Les escaliers, souvent, n’ont plus ouvert que sur le ciel tandis que planchers et plafonds s’effondraient. Les araignées ont tissé leurs toiles entre les crânes abandonnés et la poussière, peu � peu, a conquis ce royaume au silence.
En 1992, une petite troupe déterminée de cinq moines grecs a reçu de la Sainte Communauté l’autorisation de s’installer sur le site et de le restaurer. Sous la conduite du Père Pavlos, un jeune moine érudit, rieur et débordant d’énergie, les travaux avancent. Avec la lenteur et les difficultés que l’on imagine, mais ils avancent. Il fallut plus de six mois pour que quelques pièces deviennent simplement habitables. Mais depuis, plus de trois cents icônes ont été restaurées. La Skyte renaît, la Skyte revit. Au Royaume-Uni, en France, aux USA, des mains se sont tendues pour proposer leur aide et des projets ont vu le jour. C’est dans ce cadre que, par bonheur, j’ai pu bénéficier en 1997 d’une résidence d’artiste et séjourner plusieurs semaines en ce lieu.

Dans une pièce attenant au studieux atelier de restauration du père Pavlos, j’ai découvert un trésor de très vieilles photographies. Elles étaient de la taille approximative de celles que nous portons sur nos passeports. A l’œil nu, ces photos semblaient à peu près normales. Simplement assez endommagées et souffrant de microscopiques craquelures. Je leur ai prêté une attention particulière parce que je promène toujours avec moi un compte-fils : grâce à lui, j’ouvre sur le monde un œil agrandi au travers duquel je découvre des univers étourdissants et insoupçonnés. Ainsi, observant ces petites images de très près, je découvris que les visages de ces moines étaient faits de … poussière ! ! ! Un souffle aurait suffi pour achever de les détruire.
Grâce à une mise à nu des détails, vue de très près, l'image apparaît autre, son univers s'ouvre sur d'autres univers. La forme qui paraissait nette et lisse explose. Et si, selon Nietzsche, rien n'est plus profond que la peau, l'approche extrême de la photographie dans ce qu'elle a de plus enfoui au cœur d'elle-même révèle des reliefs inattendus, des formes dans la forme, des œuvres en gestation à l'intérieur même de l’œuvre achevée. Mais ce qui m'a sans doute le plus surpris dans la découverte de ces Moines de Poussière , fabuleux ready-made attendant d'être reconnus pour les étonnantes œuvres d’art qu’elles sont, c'est la prodigieuse capacité d'invention du hasard. Dans les altérations subies par ces photographies, des formes d'une richesse inespérée surgissaient, qu'il me suffisait de savoir saisir à un moment donné de leur évolution.
A mi-chemin entre l'image-mémoire des vivants qui devait être leur destin et le néant d'image vers lequel elles cheminaient, se dégageait de leur dégradation un sentiment aigu de perte et de désolation au puissant pouvoir évocateur, et par là-même un paradoxal surplus d'existence. Le supplément de relief produit par le jeu des trouées de noir et de blanc mutilant l'image primitive projetait les regards en avant avec une exceptionnelle intensité.
Le mot "moine" vient du grec "monos", qui veut dire "seul". Seuls, nous le sommes tous, par nécessité plus que par choix. Au moment de naître, au moment de mourir, et assez souvent entre les deux. Avec ma loupe de Gulliver, j’ai pu contempler ce qui demeuraient des visages sublimes de ces êtres qui avaient choisi la solitude pour mieux la dépasser en rencontrant leur Créateur. J’ai pu admirer ces étonnants paysages de poussière qu’étaient devenus les visages des moines. Paysages dessinés par le hasard, ou par la main de Dieu. Réduits à cette lisière du néant, l’éclat brûlant de leurs regards en quête d’infini n’en était que plus étincelant. Et au moment de basculer définitivement dans l’au-delà, décomposés, ils n’en paraissaient que plus vivants. Tel le phénix. Tel le Christ leur Seigneur. Les visages des "Moines de Poussière" étaient défigurés par la brutale empreinte du temps qui passe. Mais de cette tombée en poussière, en cette chute ultime de leur dernier visage, était peut-être en train de naître ce visage essentiel de l’amour pour lequel ils avaient brûlé jusqu’à leur dernier souffle.

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