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Je suis un peu nerveux ce soir. Je bois du vin alors qu'il faudrait plutôt manger quelque chose. J'avais imaginé cette entreprise moins périlleuse. Jamais de ma vie je n'ai croisé en un si bref espace de temps une telle multitude de regards anonymes, dont je ne sais rien, dont je ne saurai rien.


Immobiles, opaques, semblant parfois me regarder mais ne me regardant jamais, femmes définitivement absentes. Surfaces vaines, seules traces de millions d'aventures vécues, il y a si longtemps. Portraits photographiques arrivés tous là, en cet endroit, sur cette pierre, un jour de larmes, de deuil, de désarroi. Cette douleur accumulée, j'en sens le poids.


Et pendant ce temps, la guerre qui fait rage, là-bas... J'ai renoncé à écouter les nouvelles. Je marche et marche et marche encore, parcourant infatigablement les allées de cimetières par centaines, à en perdre la tête. Epreuve abominable et fascinante, si terriblement dérisoire. Pour la première fois, je n'ai de contact avec personne. Plongée profonde au pays des souvenirs écartelés. Myriades de visages qui s'effacent, s'enfuient et disparaissent. L'ossuaire de la ville de T., numéroté, en affichait plus de six cent mille. Foule irréelle de personnages inconnus dont l'unique chose que l'on puisse soupçonner est qu'ils vécurent, et maintenant sont morts.


Les paysages de ma série "Des Coquelicots pour Caroline ", quoique déserts, vivaient davantage. Les mouvements violents ou caressants de l'eau, des feuillages, évoquaient un frisson, une chevelure, un souffle, un incendie. Le soir, je rentrais chez moi, chez nous, retrouvais la femme que j'aimais. Parfois même, elle m'avait accompagné. Ma complice. Rien de cela maintenant. Je traque le néant, halluciné dans le vide d'une solitude immense, la mienne et celle de chacun de ces gens. Je m'enroule dans cet infini de visages comme dans une spirale délirante, pivot ivre d'une lanterne magique qui me représenterait en un long défilé, accéléré et macabre, tout ce que l'humanité a compté de sourires et de tristesses possibles.


Pour les photographier, pour les "prendre", je suis parfois contraint de m'agenouiller auprès d'elles, devant la tombe. Et c'est bien ainsi, sans doute voilà la seule position qui convient. Car pour la plupart de celles qui me retiennent, mon cœur chavire, l'émotion me submerge devant tant de richesse insoupçonnée, que seule une extrême proximité révèle. Presqu'invisible à l'œil nu, c'est ce foisonnement de détails, observé dans la prodigieuse intimité de la macrophotographie, qui confère à ces visages silencieux et impénétrables toute leur splendeur tragique. Tant de chefs d'œuvre qui sommeillent encore, attendant leur Prince Charmant, et celui-ci ne viendra pas. Tant de beautés énigmatiques.


Aussi, quand je retrouve la rue le soir, au sortir du cimetière, quand je revois un vrai visage de femme qui passe dans cette rue, quand je la regarde et quand je m'aperçois qu'elle passe sa main dans ses cheveux, je reste bouleversé tant j'ai peine à croire en la réalité de ce geste au demeurant si simple. Je me suis tellement habitué tout le jour à ne contempler que des visages impassibles et muets, que le plus ténu mouvement d'un véritable corps de femme m'apparaît presque miraculeux.


A la pensée de retrouver un jour tes yeux, et la chaleur familière de ton rire, j'éprouve comme un vertige. Tous ces instants qui se dissipent dans la distance et dans l'absence... Travailler, travailler sans cesse pour la beauté. Le temps déniera nos passions, mais ton regard ne passera pas.


Notes dans mon journal, début 91, au bord d'un champ, dans la campagne, près de Vérone.
Xavier ZIMBARDO

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