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Les laisser seules, pour ne les oublier jamais


Comme si ces couleurs vous débarrassaient définitivement de toute incertitude. La conscience tranquille qu’ont ces rouges, ces bleus, leur véracité simple vous éduquent ; pourvu que l’on se montre parmi eux parfaitement disponible, on dirait qu’ils font quelque chose pour vous.
Il se retourna vers la nature et sut ravaler son amour pour la pomme réelle et le mettre en sûreté pour toujours dans la pomme peinte.
…Mais, à propos de Cézanne, je voulais encore dire ceci : que jamais n’était mieux apparu à quel point la peinture a lieu dans les couleurs, et qu’il faut les laisser seules afin qu’elles s’expliquent réciproquement. Leur commerce est toute la peinture. Celui qui leur coupe la parole, qui arrange, qui fait intervenir d’une manière ou d’une autre sa réflexion, ses astuces, ses plaidoyers, son agilité d’esprit, dérange et trouble leur action. Le peintre (comme l’artiste en général) ne devrait pas pouvoir prendre conscience de ses découvertes ; il faut que ses progrès, énigmatiques à lui-même, passent, sans le détour de la réflexion, si rapidement dans son travail qu’il soit incapable de les reconnaître au passage.
Le Salon ferme aujourd’hui. Et déjà, comme j’en reviens pour la dernière fois, je voudrais aller y revoir un violet, un vert ou tels tons bleus dont il me semble que j’aurais dû les mieux regarder, pour ne les oublier jamais.


Rainer Maria Rilke
Lettres sur Cézanne adressées à sa femme, le sculpteur Clara Westhoff
Salon d'Automne - Paris - 1907

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