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JE CHERCHE L’HORS DU TEMPS

Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.
René Char - Extrait de Fureur et mystère


Ce que j’aime, c’est la splendeur des choses, la grandeur des êtres et la beauté du monde. La vie est trop brève, trop fragile pour que nous puissions nous encombrer de laideur, de petitesse et de médiocrité. « Quand on ne peut plus aimer, il faut passer », a dit Nietzsche. Ma photographie ne souffre pas de s’embarrasser d’un mode d’emploi. Elle donne à respirer, à vivre, parce que, vibrante, elle est porteuse de toute l’intensité visuelle et charnelle du monde. Sensuelle et spirituelle, elle est « en amour ». Ma vision de l’art porte au-delà des discours et des concepts. Elle est possession sauvage et dépassement de toute possession : liberté. Ma photographie donne des ailes, elle décante et purifie, elle chante. Elle s’allie à la plus puissante clameur du monde : son silence en extase. Le chemin se conjugue au présent, dans chaque lever de soleil qui nous étreint. Car l’astre de vie ne cesse de s’allumer et de s’éteindre, de part et d’autre des horizons multipliés.


Ma création et mon combat sont ceux d'un militant de la beauté, d'un moissonneur d'étoiles. Plus encore qu’au temps de Dada et de Duchamp, le monde est au bord du vide et la planète va dans le mur. Nous avons vu Auschwitz et Hiroshima. Selon de froides statistiques un enfant meurt de faim toutes les sept secondes et un être devient aveugle faute de vitamines toutes les quatre minutes. Et pourtant il ne faut pas désespérer, il ne faut pas se suicider, il faut faire mieux que survivre, il faut lutter, il faut aimer, il faut s’indigner et s’émerveiller, il faut vivre. Et l’artiste, pour autant qu’il mérite ce nom, n’est pas là pour « faire le beau » d’un air canin pour avoir l’air malin.




Le propre des arts visuels n'est pas de gloser mais de travailler sur la puissance évocatrice des formes, de les porter à un tel niveau d'intensité, à un tel degré d'incandescence, qu'on perçoit soudain l'œuvre traversée par une impalpable présence, au-delà d'elle-même. Présence que l'on serait bien en peine d'expliquer, aussi spirituelle et aussi charnelle en son acmé que l'amour fou. En nous conduisant vers l'essentiel, vers ce meilleur de nous-mêmes par l'approche du cœur de l'Etre contre le consumérisme des dévots de l'Avoir, les œuvres d'art traversent notre époque tiède et blasée avec cette irréductible aura de mystère qui donne le frisson et l'espoir, qui soulève les belles colères ou éveille plaisir et passion.


Au-delà des égarements qui ont conduit à un divorce entre l’époque et une grande partie de ce qu’il est convenu d’appeler « l’art contemporain », il s'agit de s'intéresser à la photographie en ce qu'elle révèle d'obscur et de lumineux, à la photographie en tant qu’approche du numineux (du latin numen : divinité, puissance divine), du sacré. Qu'est-ce que le sacré, me dira-t-on ? C'est tout ce que je ne pourrais vous dire mais qu'au travers de l'œuvre on parviendra peut-être à sentir. « J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or », écrivait Baudelaire. Et par « or », il faut bien sûr entendre la seule vraie richesse, notre poétique vérité, pas les lingots qu'on empile pour, à son dernier souffle, prononcer avec un ultime regret « Rosebud ». La tâche de l'artiste reste la même, celle d'un alchimiste qui dévoile et transcende.




Je ne cherche pas, je trouve… Picasso…
Je cherche l’or du temps… André Breton…
Oui… C’est cela… je cherche l’hors du temps !

LA PHOTOGRAPHIE EN TANT QU’ART (I)

La photographie en tant qu’art (I)
Le 6 juin 2005
http://www.larevuedesressources.org/preambule-la-photographie-en-tant-qu-art-i,430.html


Ce texte est la version très légèrement remaniée d’une conférence donnée aux Rencontres photographiques de Rodez en octobre 2003.


Il s’agit ici d’une errance, d’un vagabondage pour essayer d’approcher des réponses, puisque je suis d’abord un vagabond qui crée entre les abîmes de mes joies et de mes souffrances. J’essaierai donc simplement de transmettre un peu de cette expérience et de la perception du monde que j’ai reçue au travers de ces pérégrinations.


Puisqu’il s’agit de la photographie en tant qu’art, je n’ai pas limité mes références à la photographie, mais les ai ouvertes au vaste champ de l’art et des artistes. Le dialogue entre toutes les œuvres de toutes les époques et de tous les pays nourrit la création de tous les auteurs et fonde notre musée imaginaire.


C’est assez amusant que je me retrouve face à une telle tâche, alors que je me suis consacré à la photographie justement pour exprimer et partager des choses que je ne pouvais pas faire passer par les mots. Parce qu’en art il s’agit bien de passage, de partage, de communion. Et que les plus belles œuvres ont à faire avec l’indicible et touchent au mystère absolu. "Touche", dans tous les sens du terme, est un mot important pour le propos qui nous occupe. La "touche" de l’artiste (sa manière de voir et de faire, sa manière de poser son pinceau ou son regard, de donner un éclairage mais aussi une ombre et une profondeur particuliers à ce qu’il regarde et à ce qu’il montre) va déterminer la manière dont il nous "touche", beaucoup plus que le sujet lui-même.
"Dans une de ses lettres d’Arles, Van Gogh parle de ces instants où les émotions sont si fortes qu’on travaille comme sans s’en apercevoir, où les touches se suivent d’une façon cohérente comme les mots d’une phrase ou d’une lettre. A de tels moments, Van Gogh peignait comme d’autres écrivent. De même que l’écriture d’une lettre, enregistrant le geste de son rédacteur, peut nous révéler qu’il était alors sous le coup d’une forte émotion, de même la touche de Van Gogh nous révèle quelque chose de son état d’esprit. C’est l’expression directe de l’exaltation même de l’esprit de l’artiste" [1]. L’image photographique peut elle aussi révéler avec la même intensité les mouvements de l’âme de l’auteur, par les mouvements imprimés à l’appareil, par les déchirures de lumière qu’ils provoquent, et par bien d’autres moyens.


C’est vrai qu’aujourd’hui tout le monde, ou presque, fait des photos. Chacun peut facilement appuyer sur la touche du déclencheur d’un appareil photo, beaucoup plus facilement en extraire quelque chose qui paraisse acceptable ou grandiose qu’en se mettant à tambouriner sur les touches du clavier d’un piano, ou à peinturlurer à grands coups de touches (ou de taches) de couleur ... Tout le monde peut ressentir ainsi, grâce à la photographie, l’envie d’être un artiste, et c’est encourageant.


Mais tout le monde peut aussi, grâce à la photographie, se prendre soudain pour un artiste, et là c’est embêtant. Cela vaut en tout cas la peine qu’on s’y attarde...
Amateur est un mot piège. Souvent, on oppose l’amateur au professionnel.


L’amateur s’excuse en rougissant de ses possibles maladresses et prononce la phrase attendue et mille fois entendue : "Je ne suis pas un professionnel comme vous". Il faut en finir tout de suite avec cette équivoque : la valeur d’une photographie en tant qu’œuvre d’art n’a que très peu à voir, sinon rien, avec le fait qu’elle se vende ou non, ni avec le fait que l’artiste vive financièrement de son art ou non. Le fait qu’une photo se vende peut avoir à faire avec la reconnaissance d’un artiste en tant qu’artiste, puisque ce qu’il fait a su plaire et que quelqu’un a fait le sacrifice d’une partie de ce qu’il possède afin de pouvoir l’acquérir et vivre avec cette œuvre-là, mais cela ne définit pas cette œuvre-là en tant qu’œuvre d’art.


Quelques-uns des artistes les plus fascinants sont toujours restés des amateurs. Certains ont dû travailler comme enseignants, gardiens de square, chauffeurs de taxis pour garder leur indépendance et le droit de mettre au monde les œuvres qu’ils pourraient contempler avec respect d’eux-mêmes et satisfaction de l’œuvre accomplie. Je ne citerai pour exemple que l’extraordinaire Mario Giacomelli, imprimeur de son état.


Une chose par contre est sûre : l’artiste donne à son art toute sa vie, il s’y consacre entièrement, et sans doute il n’a pas le choix puisque sans ce don total, il ne saurait atteindre son but, qui est une quête d’absolu : lui-même. Au cours de ce chemin s’accomplit l’œuvre. Que l’on ne s’y trompe pas : l’artiste peut être un amateur, mais la dure loi de la création lui interdit d’être un dilettante. Au terme de professionnalisme, qui contient l’idée de gagne-pain, je préfère celui de maîtrise, qui se réfère essentiellement à un savoir-faire, à une habileté technique. Sans cesse, pour construire son œuvre, pour mettre au monde son univers, l’artiste se trouve confronté à des problèmes techniques.
C’est le va-et-vient constant entre le foisonnement de son imagination créatrice d’une part, et l’abondance de ses ressources techniques d’autre part, qui vont lui permettre d’enfanter une œuvre profondément originale. Avec, il faut bien l’ajouter, une bonne dose de patience, de travail et d’énergie, une réelle audace, sans oublier les cadeaux du hasard d’où jaillissent parfois ces œuvres que l’on qualifiera de géniales, parce qu’elles dépassent toute explication. C’est en effet, parfois, aux limites de cette maîtrise technique, là où la volonté abandonne, là où la trajectoire du pinceau déraille, là où l’imprévu surgit, que de grandes surprises nous sont soudain révélées. De ces surprises qui n’ont jamais fini de surprendre et qui font les chefs-d’œuvre. Le peintre Robert Motherwell le soulignait ainsi : "Le pinceau, en faisant ce qu’il fait, trébuchera sur ce qu’on ne peut pas faire seul". Si les impressionnistes avaient cherché à rendre le moindre détail, leurs tableaux auraient eu toutes les chances d’être mornes et sans vie. Ce qui subjugue, chez un Robert Franck ou un William Klein, ce sont justement ces pertes de contrôle provoquées : utilisation du flou, du bougé, de la nuit, des notes sombres, de focales extrêmes, etc.
Mario Giacomelli raconte : "J’ai photographié l’eau au bord de la mer en pensant pouvoir rendre son mouvement, comme avec des coups de pinceaux, et comme l’appareil n’offre aucune possibilité de représenter le mouvement, j’ai bougé l’appareil, et la mer fut agitée. J’exprimais cela comme avec le pinceau". D’autres utilisent le traitement croisé, d’autres ré-explorent les procédés anciens, moi-même je cogne sur mes négatifs à coups de marteaux et bien d’autres choses, tout ça pour élargir les horizons du possible et pour ouvrir des fenêtres sur l’impossible.
Car il faut aussi se méfier d’un trop grand savoir-faire et de l’étalage de la virtuosité. En ce cas, on risque de s’entendre reprocher avec quelque justesse : "Vous êtes un excellent professionnel", ce qui signifie : "Votre technique est sans faille, vous arrivez certainement à gagner votre vie avec ça, mais ça ne me touche pas, ce n’est pas de l’art."


Le risque du professionnalisme est que l’artiste pourrait s’adapter au goût de l’époque pour mieux vendre et, de là, dévoyer sa création. Combien affadissent plus ou moins consciemment leurs travaux pour plaire au lieu d’oser déranger ? Combien de journalistes qui se prennent pour des écrivains et qui sans doute auraient pu l’être s’ils avaient pris le risque de déplaire pour être grands ? Le photographe court comme le journaliste le même risque d’affadissement et de compromis par la variété des supports susceptibles d’accueillir son travail. Le risque est d’autant plus grand qu’il n’y a qu’un seul mot pour recouvrir des réalités fondamentalement différentes : il n’y a qu’un seul mot pour désigner un paparazzi et Caroline Feyt, tous deux sont photographes, tous deux écrivent avec la lumière puisque tel est le sens étymologique du mot. Mais entre la lumière de l’un et la lumière de l’autre, il y a des années-lumière et des chaos d’étoiles à parcourir. Ils ne vivent pas dans le même univers, mais les apparences le laissent croire. Souvent c’est évident, parfois non. Où placer les idoles du grand public ? Où placer le travail de David Hamilton ? Celui de Yann Arthus-Bertrand ? Où placer les idoles de nos critiques d’art, les bavardages et les pitoyables galipettes de la plupart des artistes conceptuels ?


L’artiste est un insoumis aux valeurs admises par la société de son époque. Cette insoumission et cette libération se sont construites peu à peu, au fur et à mesure d’une longue histoire de l’art où il s’est affranchi de règles contraignantes et de toute dictature extérieure à son propos. Nous savons aujourd’hui qu’en art, tout est permis. Pour créer, l’artiste doit être absolument sincère et libre, au risque de n’encourir parfois que le mépris, et cela pour une durée indéterminée. L’artiste est impulsif, il gribouille, il ose, il explore, se préoccupant fort peu de rassurer par des œuvres sécurisantes. La sécurité, cette préoccupation maladive de notre époque fragilisée, est un sentiment rarement en harmonie avec la recherche et le doute qui taraudent les artistes. Les plus grands se soucient fort peu d’être vendus, du moins ce n’est pas leur souhait premier et pas de n’importe quelle façon. S’il leur est nécessaire de vendre, c’est pour pouvoir continuer à créer.
Gustave Courbet, dans une lettre de 1854, disait son espoir de toujours gagner sa vie par son art, sans jamais "dévier d’un cheveu de ses principes", sans jamais "un seul instant mentir à sa conscience" et de ne jamais peindre, "fût-ce grand comme la main, dans le seul but de plaire à quelqu’un ou de vendre plus facilement". Aussi, l’amateur, qui a une autre profession, qui n’est pas forcément soumis aux aléas de la vente ou de la mévente de son art, va parfois se montrer plus audacieux qu’un professionnel dont le futur est soumis au fait de vendre ou de ne pas vendre ce qu’il engendre. J’emploie le mot "engendrer" parce que j’hésite entre deux mots qui sont des mots ennemis, je veux dire les mots "créer" et "produire". Créer va engendrer une création, une œuvre de l’esprit, une part de rêve, alors que produire va engendrer un produit, une marchandise soumise aux lois du marché. Le professionnel est au cœur de ce dilemme.
C’est d’autant plus vrai en photographie puisque la photo peut être utilisée de mille façons : On peut l’utiliser pour vanter une réclame et vendre du dentifrice, une voiture ou un saucisson, en utilisant de préférence, dans notre système de valeurs assez bizarre, les charmes d’une femme dévêtue ou autres niaiseries apparentées.
Elle illustre une marchandise. C’est la photo publicitaire, qui doit valoriser cette marchandise et surtout s’efforcer de la vendre au plus grand nombre. Ce qui va dominer, c’est comment faire une photo forte pour qu’elle vende un maximum de tubes de dentifrice, de voitures, de kilos de saucisson.


On peut l’utiliser, et c’est assez voisin, pour donner envie d’acquérir la dernière fripe dans le vent, elle illustre un vêtement, et c’est la photo de mode.
On peut l’utiliser pour communiquer, pour transmettre des nouvelles, et pour véhiculer un contenu d’informations. Elle illustre une actualité et c’est la photo de reportage.


On peut l’utiliser pour garder une trace, pour soutenir la mémoire, et c’est la photo souvenir, la photo de famille, la photo historique.
Etc. etc. etc.


Parfois, certaines images vont au-delà de leur destination et leurs formes sont si intenses qu’elles dépassent le cadre strict de leur qualification pour devenir des œuvres d’art. C’est particulièrement vrai pour la photographie de reportage, beaucoup moins esclave de son support, par exemple, que la photographie publicitaire. Je pense aux fabuleuses images d’un Michael Ackerman ou d’un Paolo Pellegrin. Tout près d’elles, on trouvera aussi les œuvres de Didier Benloulou et de Dolorès Marat, ou celles prometteuses de Flore-Aël Surun. Ces photographies-là se passent parfaitement de légendes, mais c’est rarement celles-là aussi que la presse publiera.
Car la différence fondamentale de la photo en tant qu’art, c’est qu’elle ne se donne pas pour but d’illustrer quoi que ce soit. C’est vrai qu’on la récupère parfois, les businessmen sont les rois de la récupération. Ils ont même osé affubler un tas de ferraille sur roues du beau nom de Picasso. Mais admettons qu’en agissant ainsi, ce sont les publicitaires et les businessmen qui se ridiculisent, car l’art est au-delà de leurs velléités mercantiles.
En tout cas, l’art, dont la photo d’art fait partie, se destine à tout autre chose, qui est de donner à notre âme l’air dont elle a besoin pour respirer. La photo en tant qu’art ne sert à rien d’autre que d’être là, et par sa seule présence elle redouble le mystère du monde, elle est un monde en soi, un mystère sans fin, qui bouleverse et qui étreint. Un mystère qui nous nourrit. Quelqu’un a dit qu’une œuvre d’art est quelque chose de parfaitement inutile, mais dont on ne pourrait absolument pas se passer. Parce que l’art nous transmet ce qu’il y a de plus essentiel au cœur de chacun de nous, ce qui nous fait pleurer sans qu’on puisse l’expliquer, ce qui nous élève et ce qui nous abat.


Il n’est rien de plus proche d’une œuvre d’art que ce mystère qui passe dans le regard entre deux amants. Il se passe alors entre eux quelque chose d’indicible, d’inexplicable, une sorte de magie, on touche au secret de l’âme, au plus profond de chacun, c’est très bon, très fort, très doux, très violent, mais on en reste muet. C’est au-delà du désir, apparemment en-dehors de la vie et pourtant au cœur même de la vie. Et si l’on cherche à expliquer ça, on répondra :
"Parce que c’était elle ...
Parce que c’était moi ...
"


En ces moments hélas trop rares, on côtoie le sacré, on approche du divin, d’une certaine forme de perfection dont on a bien peu idée, dont on ne saurait que dire, mais qu’une peinture, une sculpture, une musique, une photographie ou toute autre médium, sont, à certains moments privilégiés, capables de nous faire sentir et percevoir. Simplement par l’intensité de leurs formes, par leur puissance évocatrice, parce que les mondes imaginaires qu’évoquent ces œuvres, l’écho qu’elles suscitent, installent en nous un climat particulier, à la fois hors de ce monde et en plein cœur de celui-ci. Juste comme une grande histoire d’amour ou une extase mystique. C’est pourquoi on peut supposer que l’artiste, dans ses moments de plus grande hauteur, apparaît comme guidé par une Présence Invisible, quasi surnaturelle :
William Blake disait : "Je ne fais rien. L’Esprit Sacré accomplit tout à travers Moi."
Piet Mondrian : "La position de l’artiste est humble. Il est essentiellement un canal."
Louis Armstrong : "Ce que nous jouons, c’est la vie."
Ce qui fait l’artiste, c’est qu’il a su se rendre disponible pour être ce canal par une certaine forme d’exigence, d’ascèse, et une soif radicale d’aller à l’essentiel et d’y demeurer, sans laquelle il ne pourrait vivre. Du moins aurait-il l’impression, s’il trahissait cette exigence radicale, d’être un mort-vivant. L’artiste est celui qui se poursuit lui-même jusqu’au bout, avec la plus absolue sincérité, sans chercher à plaire ni à vendre. Il nous offre ainsi un univers unique, puisque nous sommes tous différents et uniques. Et il faut un grand courage pour s’affronter continuellement à la vérité de nous-mêmes, avec toutes nos peurs, nos faiblesses, nos démons, pour savoir aussi les transfigurer en œuvres, et non pas en simples illustrations grotesques et racoleuses de nos plus égocentriques fantasmes. C’est toute la différence qu’il peut y avoir entre d’une part celui qui est écorché vif tant il est au cœur de sa plus profonde sensibilité, et d’autre part celui qui est décolleté jusqu’au nombril et qui prend celui-ci pour le nombril du monde.
La galeriste Agathe Gaillard définit ainsi la tâche qu’elle s’était fixée en ouvrant sa galerie il y a bientôt trente ans : "D’abord, montrer qu’il y avait des auteurs, des créateurs de mondes, pas seulement des photos dues au hasard et aux appareils-photo." Oui, ce qui différencie un photographe que l’on qualifiera d’artiste, c’est qu’il est un auteur, un créateur de monde. Et en ce monde qu’il crée, c’est lui-même dans toute sa richesse et son unicité qu’il nous offre à voir et à apprécier, en partage. Pour en goûter toute la puissance, il faut se placer comme spectateur face à l’œuvre avec la même exigence, la même sincérité, et si possible la même lucidité que l’artiste. Je vous l’ai dit, c’est comme pour le regard entre les amants. Et l’amour n’est pas si aveugle qu’on le dit. D’autres, comme Saint-Exupéry, ont préféré proclamer que l’essentiel est invisible pour les yeux : on ne voit bien qu’avec le cœur. C’est un moment exquis, qui déchire et rend heureux. Pour le vivre, il faut aussi se rendre disponible. Cela coûte de l’énergie, de la vraie volonté, et du temps. Ce temps que nous ne savons plus, hélas, que trop rarement nous préserver, perdus dans ce monde de productivité qui nous étrangle et nous étouffe, en mettant en avant des valeurs diamétralement opposées aux besoins de l’être humain. Georgia O’Keefe s’en plaignait ainsi : "Personne ne voit les fleurs - vraiment- elles sont trop petites et cela prend du temps - nous n’avons pas le temps - et voir prend du temps, comme avoir un ami prend du temps." En cela l’art, et la photographie comme art, en tant que ressource poétique, sont l’expression d’un phénomène de salubrité publique, une forme essentielle de résistance à l’oppression. Une manière de révolution. Et une manière d’être au monde, à soi et aux autres.
Pour conclure, je voudrais citer Jean-Claude Lemagny, longtemps conservateur de la photographie contemporaine à la Bibliothèque Nationale de France : "Je n’aime pas me servir des mots. Ils ont traîné partout. Je n’aime pas étaler mes idées, c’est indécent. Les idées sont les déjections de la pensée. Les mots ne sont purs qu’en poésie, où je ne prétends pas. Les idées n’ont que l’excuse de permettre à la pensée, étreinte du réel, de reprendre souffle. Ce que j’aime, c’est la splendeur des choses. Il est des choses faites de main d’homme qui se tiennent, par rapport aux hommes, dans une indifférence aussi hautaine que les choses de la nature : ce sont les œuvres d’art. Elles m’apprennent l’humilité et la fierté."
Regardons maintenant une photographie, et voyons si elle nous rend humble et fier à la fois. Demandons-nous si elle nous dénude au plus profond, nous habille tout entier, si elle nous étreint de tout cœur. Voyons si nous sommes bien face à une histoire d’amour. Si elle nous interroge et si elle nous répond tout en demeurant muette et tout en hurlant de par toutes ses formes. Si nous sommes à cette hauteur, alors, nous sommes face à l’Art. A l’apprentissage duquel nos écoles consacrent bon an mal an une heure de cours par semaine... Il est vrai que nous vivons dans une société plutôt barbare dominée par l’économique, la finance, le souci de la rentabilité, où l’on se préoccupe fort peu d’initiation. C’est pourquoi cette société ne saurait durer. Elle ne s’attache qu’à l’Avoir, à la possession, à l’accumulation, au paraître, tout ce clinquant éphémère. L’art, lui, durera. Il libère et nous rapproche de l’Etre.




[1] Ernst Gombrich, Histoire de l’art, Phaïdon, 1997, pp. 547-548.

LA PHOTOGRAPHIE EN TANT QU’ART (II)

La photographie en tant qu’art (II)
Le 24 avril 2006
http://www.larevuedesressources.org/l-esprit-des-lieux-la-photographie-en-tant-qu-art-ii,583.html


Il faut tordre le cou à une certaine dérive de l’art contemporain qui le conduit dans une impasse.
Quand le mouvement dada a levé l’étendard de la rébellion, quand Marcel Duchamp a exposé son Urinoir, c’était en réaction à la gigantesque boucherie de la Grande Guerre. "La guerre mondiale dada et pas de fin. La révolution dada et pas de commencement. Il s’agissait de s’attaquer à tout ce qui représentait le Capital fauteur de guerre et de malheur, d’abattre tout ce qui pouvait être considéré comme bourgeois. Le "beau" et le "décoratif" sont devenus suspects. L’art devait essentiellement faire réfléchir, il ne pouvait exister qu’en s’affirmant résolument critique. Nul souci alors de faire de l’argent, de briller : les meilleurs artistes étaient révoltés par ce qu’ils étaient en train de vivre, et cherchaient à ouvrir des issues, à abattre des murs, à bâtir des ponts pour un monde qui semblait au bord du vide. Le sentiment de l’horreur était au comble du tragique.
Tout ce qu’il y avait de révolutionnaire dans ce désir de bousculer par des provocations spectaculaires les idées dominantes s’est depuis érodé, ou plutôt a été galvaudé et récupéré. Sous prétexte de réflexion, l’œuvre est mise au rencard et le critique s’expose en lieu et place des artistes et de leurs œuvres. Il s’agit moins de faire descendre l’art dans la rue que de trouver le sésame pour pénétrer dans les salons friqués. Il s’agit moins de brûler ses vaisseaux que de s’ouvrir les portes des galeries et des musées en épatant le bourgeois, d’obtenir un passeport lucratif au pays du marché doll’art. En matière d’émotion visuelle, toutes ces galipettes se réduisent à peu près à ... néant.


Voir les propos élogieux d’André Rouillé qui résume malheureusement trop bien le climat actuel :
"L’une des expositions les plus intéressantes que l’on ait pu voir à Paris récemment vient de s’achever. (...) l’exposition de Rirkrit Tiravanija résiste à l’excès en concevant un dispositif d’une rigueur et d’une économie extrêmes : des murs de contreplaqué brut, nus, vides d’images et d’objets, seulement ponctués par les titres et dates d’œuvres passées de l’artiste, mais en l’absence de ces œuvres.
(...) De quoi s’agit-il ? (...) Rirkrit Tiravanija a fait construire une vague réplique en contreplaqué brut de l’agencement des salles de l’ARC. Et, au lieu de présenter un ensemble de ses œuvres passées comme il convient dans une rétrospective, il en a seulement fait inscrire les titres sur les cimaises. Il n’y a donc rien à voir, ou si peu. Mais, pour le spectateur, beaucoup à entendre, à imaginer, à faire.
(...) Sous la conduite du guide-conférencier, on passe d’une inscription (les titres des œuvres absentes) à une autre. Et à chaque arrêt, le guide décrit avec moult détails une œuvre dont la narration vient, par la fiction, combler l’absence.
Curieuse mais éloquente situation. On adopte la posture des visiteurs de musées qui contemplent des œuvres, mais en regardant un mur vide ; on est surtout convié à imaginer une œuvre à partir d’une description verbale détaillée par quelqu’un qui ne l’a lui-même jamais vue !
"
Une rétrospective inversée http://www.paris-art.com/edito_detail-96.html


C’est peut-être une bonne idée, mais l’art n’est pas d’abord fait de "bonnes idées", du nouveau pour le nouveau. Des expos de ce genre, il ne faudrait pas qu’on nous en fasse trop souvent : une fois et basta. Je n’irai pas la re-(ne-pas)-voir. A tous ces éminents bavardages je préfère le concert du silence. Voilà en tout cas les dérives et les impasses où ces brillantes réflexions conduisent.


Or, le propre des arts visuels est précisément non de gloser mais de travailler sur la puissance évocatrice des formes, de les porter à un tel niveau d’intensité, à un tel degré d’incandescence, qu’on perçoit soudain l’œuvre traversée par une impalpable présence, au-delà d’elle-même. Présence que l’on serait bien en peine d’expliquer, aussi spirituelle et aussi charnelle en son acmé que l’amour fou. En nous conduisant vers l’essentiel, vers ce meilleur de nous-mêmes par l’approche du cœur de l’Etre contre le consumérisme des dévots de l’Avoir, les œuvres d’art traversent notre époque tiède et blasée avec cette irréductible aura de mystère qui donne le frisson et l’espoir, qui soulève les belles colères ou éveille plaisir et passion.


Dans ce climat dominé par le primat de l’idée, le risque pour la photographie numérique est de privilégier le bidouillage habile et la subtilité des procédés techniques au détriment de l’œuvre elle-même en ses qualités formelles. De s’attacher au "Comment c’est fait" plutôt qu’à l’atmosphère que suscite l’œuvre. En octobre 2000, le magazine Beaux-Arts s’extasiait sur l’œuvre prodigieuse de l’artiste Wim Delvoye qui venait de mettre au point une machine à fabriquer de la merde humaine qu’on vendait en sachets plastique à la boutique du musée. Provocation intéressante ou découverte scientifique assurément, mais l’art est-il affaire de trouvaille, ou bien affaire de recherche, de trouble, de déroutes et d’émerveillements ?
Au-delà du débat actuel sur photo argentique et photo numérique que le chemin de l’art vivant se chargera de régler dans sa marche, il s’agit de s’intéresser à la photographie en ce qu’elle révèle d’obscur et de lumineux, à la photographie quelle qu’elle soit mais en tant qu’art et approche du numineux (du latin numen : divinité, puissance divine), du sacré. Qu’est-ce que le sacré, me dira-t-on ? C’est tout ce que je ne pourrais vous dire mais qu’au travers de l’œuvre on parviendra peut-être à sentir. "J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or", écrivait Baudelaire. Et par "or#, il faut bien sûr entendre la seule vraie richesse, notre poétique vérité, pas les lingots qu’on empile pour, à son dernier souffle, prononcer avec un ultime regret "Rosebud". La tâche de l’artiste reste la même, celle d’un alchimiste qui dévoile et transcende.


"C’est venu...
c’est venu... un moment... alors que les yeux de cet enfant de cinq ans luisaient de leur éclat limpide...
C’est venu... quand cet arbre au lourd feuillage était immobile au soleil de midi, au centre du jardin...
C’est venu ...quand le rocher blanc a surgi au milieu des broussailles en haut de la montagne...tout près du ciel et des nuages...
C’est venu ...quand la goutte d’eau s’est gonflée au bout du robinet chromé... puis s’est détachée...
... Dans l’instant où elle tombait avant d’atteindre la cuve blanche du lavabo... tout cela s’est passé... tout cela... et bien d’autres choses encore...
L’infini... l’éternité qui étaient en moi ont fait explosion... ont avalé le monde qui les contenait... ont avalé le corps qui les portait...
" ( Le Clézio)


Pour les Anciens, certains lieux étaient sacrés, hantés par des êtres ou des forces venus d’ailleurs, d’un autre monde, de l’inconnu. Parfois, ces âmes, esprits bénéfiques ou inquiétants, apparaissaient aux vivants, comme le génie surgissant de la lampe d’Aladin.


Ces lieux sacrés ont perduré dans notre imaginaire, peuplant les rêves et les cauchemars des enfants que nous fûmes et que nous demeurons, au plus profond de nous. Tout est « habité ». En cachette, chaque lieu de notre monde moderne épris de rationalisation garde une âme furtive, un esprit imperceptible qui surgit soudain, lumière ou chaos, et disparaît.


Qui n’a jamais éprouvé l’angoisse de voir se fissurer et s’effriter les hautes tours des grands ensembles, qui n’a frémi au vrombissement d’un avion à l’approche, faisant trembler les fenêtres de l’immeuble ? Qui n’a jamais frissonné quand le tonnerre (ou quelque démon ?) gronde ?
Qui, dans une abbaye silencieuse, n’a pas cru un jour percevoir une Présence Invisible se glisser entre les pierres à la vitesse de la lumière ?
De nuit, qui n’a vu se mettre à danser et se réjouir les lumières multicolores des villes, qui n’a été troublé par le frémissement des reflets argentés, emportés par de sombres rivières prêtes à prendre leur envol ?


La photographie est à un immense tournant. Elle conserve son pouvoir de vérité et de conviction puisque apparemment liée au réel en sa qualité d’empreinte de celui-ci, de trace vraie du monde. Beaucoup de gens demeurent encore intimement persuadés que la photo conserve sinon valeur de preuve, du moins une part relative d’authenticité. Comme notre foi chancelle quant à la véracité de ce qui nous arrive, dans notre sommeil paradoxal.


Mais le doute s’installe et le doute est fécond. Il engendre ces univers vacillants et oniriques où les créateurs, jouant de ces ambiguïtés, font leurs nids. Les photographes continuent d’écrire avec la lumière mais, grâce au numérique, désormais ils peignent des lumières impossibles et des mondes improbables à l’existence desquels on pourrait croire. L’esprit des lieux, à la faveur de ces frontières qui s’effondrent, en profite pour ressurgir, ranimer les aires sacrées enfouies dans nos souvenirs, réveiller les échos fugitifs de nos terreurs et de nos extases enfantines.


Plus encore qu’au temps de Dada et de Duchamp, le monde est au bord du vide et la planète va dans le mur. Nous avons vu Auschwitz et Hiroshima. Nous devrions aujourd’hui savoir quel rôle a joué l’esclavage pour rendre possible cette civilisation dont nous sommes encore si fiers [1]. Selon de froides statistiques un enfant meurt de faim toutes les sept secondes et un être devient aveugle faute de vitamines toutes les quatre minutes. Et pourtant il ne faut pas désespérer, il ne faut pas se suicider, il faut faire mieux que survivre, il faut lutter, il faut aimer, il faut s’indigner et s’émerveiller, il faut vivre. Et l’artiste, pour autant qu’il mérite ce nom, n’est pas là pour "faire le beau" d’un air canin pour avoir l’air malin.


"Dans Le Voyageur Enchanté, l’écrivain russe Leskov raconte une fable sur les artistes que j’aime beaucoup. Six bûcherons essayaient de soulever un gros arbre sibérien qu’ils avaient abattu. Le tronc est énorme. Ils s’escriment mais ils sont incapables de le bouger. Tout à coup, l’un d’entre eux grimpe sur le tronc et commence à chanter. Et voilà qu’à cinq, comme portés par le chant du sixième, ils parviennent à bouger l’arbre. Telle est la condition de l’artiste. Il est un poids en plus pour l’humanité, il ne produit rien, et pourtant il donne de la force". (Roberto Benigni)


À Bénarès, on ressent intensément la densité spirituelle d’une ville sainte. Puisse ce vagabondage, entre l’étrange et le fantastique, entre le certain et l’incertain, vous conduire en un voyage enchanté jusqu’à l’esprit des lieux. Malgré nos fascinants outils numériques, nous ne devrions jamais oublier que nous sommes les frères et les sœurs des peintres de Lascaux ou du Fayoum. L’outil n’est pas rien et l’auteur n’est pas tout. Ce dont il s’agit, au fond, c’est d’en faire "quelque chose" qui porte un nom : splendeur.




[1] Lire le très éclairant Sven Lindqvist : Exterminez toutes ces brutes, Traduction du suédois par Alain Gnaedig, Le Serpent à plumes, 1998, 234 pp. 15.1 €.

UNE DÉMARCHE PROFESSIONNELLE : MON CHEMIN

Une démarche professionnelle : mon chemin
Le 3 juillet 2009
http://www.larevuedesressources.org/une-demarche-professionnelle-mon-chemin,1244.html




Qu’est-ce qu’une démarche professionnelle ? Les marchés distinguent de moins en moins images d’amateur et images de professionnels. Sur internet, n’importe quel sujet est désormais disponible sur les sites de partages de photographies et les agences professionnelles s’associent parfois à ces sites pour proposer un plus large choix aux commanditaires.


‪Tentative‬
Entre
Ce que je pense
Ce que je veux dire
Ce que je crois dire
Ce que je dis
Ce que vous avez envie d'entendre
Ce que vous croyez entendre
Ce que vous entendez
Ce que vous avez envie de comprendre
Ce que vous croyez comprendre
Ce que vous comprenez
Il y a 10 possibilités
Qu’on ait des difficultés à communiquer
Mais essayons quand même

Bernard Werber


Une cause fréquente de malentendu est la mauvaise foi de l’un ou de plusieurs des interlocuteurs. Nous ne nous attarderons pas sur ce point : chacun a eu l’occasion de faire l’expérience de ces mauvaises rencontres.
Une cause plus sérieuse d’incompréhension entre les êtres provient de ce que l’on ne s’est parfois pas mis au départ suffisamment d’accord sur les termes eux-mêmes que nous utilisons. Ainsi, en ce qui concerne l’opposition maladroite entre amateurs et professionnels, permettez-moi de vous renvoyer à deux de mes précédentes interventions sur la photographie en tant qu’art.
Une autre cause moins évidente et cependant familière est la tendance (et pas seulement chez les photographes) à s’enfermer soi-même dans un ghetto. Quand j’étais enseignant, on nous enjoignait, plus ou moins subtilement, de réfléchir aux problèmes de l’école dans le cadre quasi exclusif d’une approche intrinsèque et spécifique à l’école. Pourtant, comment peut-on nourrir une réflexion par exemple sur la violence à l’école sans aborder les manifestations et les causes de la violence à tous les niveaux de notre société, ses racines psychologiques, culturelles, économiques et sociales ? Nous-mêmes, à bien des égards, parce que la photographie a souvent été reléguée aux marges de l’art, sinon exclue pendant trop longtemps, nous avons conçu ou accepté des musées de la photographie, parce que nos œuvres ne trouvaient pas leur place tout simplement dans les musées d’art où elles auraient dû être à côté de la sculpture, la peinture, etc. de façon à dialoguer directement avec l’ensemble des œuvres et des maîtres.
Prenons encore l’exemple des difficultés rencontrées par les laboratoires photographiques lors du passage au numérique. Il y a eu récemment la publication d’un hors-série particulièrement intéressant de Réponses Photo. On y abordait la résistance victorieuse de certains francs-tireurs et partisans comme Roland Dufau qui est parvenu à maintenir le Cibachrome. Il y est parvenu par son immense talent, par l’exigeante persévérance de certains auteurs, mais aussi et peut-être surtout parce que l’industrie qui fabriquait ce papier répondait également aux besoins des... militaires. Je cite : « De nombreux photographes pensent que le Cibachrome n’existe plus. Or Ilford n’a jamais arrêté sa fabrication. En effet, la première application de l’Ilfochrome - Cibachrome reste le microfilm, toujours très utilisé dans le domaine militaire. Et le contrat vient justement d’être renouvelé avec l’armée jusqu’en 2020... »
C’est pourquoi j’ai voulu commencer cette intervention en faisant référence à une profession qui semble de prime abord bien lointaine et bien étrangère à la nôtre. Celle de cuisinier. Une parenthèse amusante : Roland Dufau fut cuisinier avant d’être le grand tireur que nous connaissons. Nous allons voir que leurs problèmes ne sont pas si différents des nôtres.
En 2005, la réforme du contrat d’aptitude professionnel (CAP) de cuisinier, formation généralement dispensée en deux ans après la classe de troisième, avalise l’entrée de l’agroalimentaire de masse dans les enseignements. La liste des techniques évaluées lors de l’examen a été amputée d’une vingtaine de savoir-faire, sept autres ayant été ajoutés.
Détailler les poissons, préparer un gigot, ouvrir des huîtres, ébarber des moules, escaloper des fonds d’artichauts, désosser une selle d’agneau, ou encore pocher des quenelles et cuire à la vapeur viandes et poisson ne sont plus exigés à l’examen. Le ministre de l’éducation de l’époque, Gilles de Robien, défend cette amputation en disant : « La formation prend désormais en compte les produits agroalimentaires industriels et met également l’accent sur les compétences relatives à la sécurité alimentaire » (Journal Officiel du 9 août 2005). Sous la rengaine connue de « il faut s’adapter au marché », il faut être « moderne », on enlève ainsi aux cuisiniers de demain la capacité de s’affranchir de l’agroalimentaire.
Pour Fernand Mischler, ancien chef de l’auberge du Cheval Blanc à Lembach (Alsace), « cette réforme est une aberration ! Au lieu de tirer les jeunes vers le haut, on leur enlève la gestuelle de base. Bientôt, le poisson arrivera en pavés et le jeune ne saura plus du tout le détailler. Et les légumes seront pré-épluchés. Déjà, certains ne reconnaissent pas le loup d’un lieu... On nous dit régulièrement qu’il faut savoir mettre en avant le produit mais si on ne leur apprend plus ce qu’est justement le produit, où va-t-on ? » (Dernières nouvelles d’Alsace, 1er novembre 2005)
Derrière cette réforme se profile aussi la nouvelle idéologie qui a envahi nos restaurants : on ne vient plus pour manger, mais pour un concept ou une ambiance, qu’on paye plus cher que ce qu’il y a dans l’assiette. En somme le marketing a remplacé la gastronomie.
(
Journal « La Décroissance », page 8, numéro 60, juin 2009
)
……………………………………………………………………..

Les problèmes des photographes ou de la photographie ne découlent pas foncièrement des changements technologiques tels que la révolution numérique, entre autres, mais de la façon dont ces changements et ces progrès ont été gérés dans le cadre d’un système particulier, le capitalisme. A tous les niveaux, de la production, de la création, de la distribution, de la consommation, de la représentation, etc. [1]

Qui ne se souvient que les machines, au début de l’ère industrielle, alors qu’elles auraient dû être un progrès en permettant d’alléger la tâche de ceux qui peinent, en permettant plus de loisirs consacrés à la culture, au repos ou à la vie familiale, ont entraîné la mise au chômage et la déchéance d’armées entières de travailleurs jetés sur le pavé ? Sans cesse on nous ressert la même rengaine. Si vous n’acceptez pas que le jour nouveau soit celui de votre humiliation, si vous vous arc-boutez pour défendre les fragiles conquêtes sociales chèrement acquises par nos ancêtres, alors vous n’êtes pas « moderne », vous êtes tout juste un pauvre ringard... Il faudrait subir une prétendue « modernité » alors que toutes les avancées ont été produites par ceux qui travaillent et par ceux qui créent, et au final à leur détriment. Un final provisoire, car le combat n’est pas fini entre ceux qui s’efforcent pour le bien commun, et ceux qui nous affaiblissent pour leur compte… en banque !
Nos problèmes résultent, très directement, d’un problème de système économique et d’organisation sociale. On le voit bien à la lumière de cet exemple des problèmes rencontrés par d’autres auteurs, les cuisiniers, eux aussi attachés à la qualité de nos sensations, de nos émotions, de notre vie. Ceux-ci se préoccupent de ce qui touche au goût comme nous nous attachons à ce qui touche au regard. Au-delà de ces différences, ils rencontrent des problèmes et des adversaires très voisins des nôtres. Ce sont de gros marchands de soupe, des grossistes distribuant une nourriture pré-formatée, qui font tout pour ramasser un maximum d’oseille, quoi qu’il en coûte au reste de la société, au détriment de la qualité de la vie et de notre joie de vivre. Ils ouvrent toujours de grands yeux pour se couper la plus grosse part du gâteau et ne laisser aux autres que les miettes. Les cuisiniers se retrouvent confrontés à de grands distributeurs comme Metro et consorts. Nous devons traiter avec des financiers, des fonds de pension, des agences pratiquant le dumping social au détriment du savoir-faire, etc.
C’est la même chose qui nous touche ou qui nous frappe, plutôt, avec le développement d’entreprises piétinant le code de la propriété intellectuelle, qui détournent des règles au départ censées nous protéger comme le D. R. et flattent la vanité ou abusent de la crédulité en raflant des brassées de photos d’amateurs pour les brader à vil prix, les tristement célèbres sites de photos à un euro.
Ce n’est pas la faute de l’argent. L’argent est quelque chose de pratique pour assurer des échanges en tant qu’équivalent général. C’est la faute de la façon dont cet argent est obtenu et accumulé par certains qui s’accaparent par tous les moyens le produit du travail d’autres, qu’ils exploitent ou qu’ils grugent. Ce qui compte, pour ceux qui prétendent continuer à nous diriger, c’est de faire un maximum d’argent en un minimum de temps, au détriment de notre bonheur, et aujourd’hui au risque de notre propre disparition.
Ce n’est pas la sagesse qui gouverne, mais la loi du profit. C’est une vérité tellement évidente, tellement lumineuse, tellement éblouissante qu’elle en devient aveuglante, qu’ils sont obligés non de la nier, ce qui serait ridicule, mais de la masquer ou de détourner notre attention par mille moyens et mille ruses. Ils montrent du doigt les étrangers, les basanés, les juifs, les arabes, les jeunes, les banlieusards, ou opposent le public au privé, la ville à la campagne… Ils détestent Mai 68 et son souffle de liberté, mais quand il s’agit de nous rouler dans la farine, c’est « l’imagination au pouvoir » à plein régime… Comme des sales gosses, c’est toujours quelqu’un d’autre qu’eux qui a fait la grosse bêtise… Ils ont de beaux parleurs et des plumitifs sous le nom joli de journalistes ou d’écrivains pour nous conter des balivernes, et si ça ne suffit pas ils ont des matraqueurs assermentés pour nous faire taire quand nous n’acceptons plus.
Mais, la plupart du temps, nous acceptons. Non pas par résignation, mais par solitude, parce que nous ne savons pas comment faire ni avec qui le faire et contre qui ni pourquoi. C’est pour cela qu’il est pour eux si important que nous comprenions le moins possible et de dresser devant nous des rideaux de fumée, ou de nous dresser les uns contre les autres. Le marquis de Sade, qui s’y connaissait en termes de sadisme, l’affirmait sans ambages :
« Il ne faut jamais arracher le bandeau des yeux du peuple ; il faut qu’il croupisse dans ses préjugés, cela est essentiel. (...) Protégeons les trônes, ils protègeront l’Eglise, et le despotisme, enfant de cette union, maintiendra nos droits dans le monde. (...) L’animal féroce connu sous le nom de peuple a nécessairement besoin d’être conduit avec une verge de fer : vous êtes perdu, dès l’instant où vous lui laissez apercevoir sa force. » 
Pour « arracher ce bandeau » qui nous cache la réalité de notre oppression et les causes de notre malheur, pour « apercevoir notre force », il est donc nécessaire d’étudier notre histoire. Il faut apprendre de nos ancêtres et ne pas oublier comment surviennent les grands changements sociaux. La révolte des paysans à l’été 1789, assiégeant les châteaux pour brûler les registres de droits féodaux, a généré parmi les ordres privilégiés et les possédants ce qu’on appelle encore aujourd’hui la Grande Peur. Cet effroi devant le risque de tout perdre y compris leur vie est ce qui, la fameuse nuit du 4 août, conduisit les seigneurs et le clergé à renoncer à leurs pouvoirs légaux d’oppresseurs, et pour les meilleurs d’entre eux à passer du côté du peuple, à servir l’intérêt général et non plus leur intérêt particulier. Néanmoins, n’oublions jamais qu’il fallût attendre 1793 pour que cette abolition devienne effective : à l’origine, il s’agissait pour beaucoup de Tartuffe de lâcher du lest en espérant ramener ce qu’ils appellent le « calme », cette grisaille qui prépare la réaction et les restaurations.
Ce qu’il faudrait c’est une nouvelle nuit du 4 août et l’abolition des nouveaux privilèges . Seule la détermination du peuple travailleur (et avec lui les auteurs et les créateurs dont nous sommes) à ne plus se laisser spolier et sa capacité à exercer directement le pouvoir contraindra les meilleurs des entrepreneurs capitalistes, avec leurs incontestables compétences, à abandonner leurs privilèges [2]
et à servir au lieu de se servir. Car il y a du vrai bonheur à bien agir, quand la possibilité en est ouverte. Alors pour moi, j’espère pour beaucoup d’autres, pour nous les auteurs, les créateurs, les artistes, construire une œuvre c’est aussi se soumettre, oui, mais pas devant les puissants et les hâbleurs. C’est se soumettre au service de la bonté, de la beauté, de la justice et de la vérité. Se soumettre au service de la vie. Etre à l’écoute du plus pur à l’intérieur de nous-mêmes, laisser monter ce que nous portons tous de plus précieux dans notre cœur : l’amour, la compassion, la poésie, la révolte, l’émerveillement. C’est cela qui fait la force de nos photographies, de nos peintures, de nos sculptures, de nos musiques... C’est cela notre vraie richesse, cette sublime intensité de l’être.
Alors, comme les autres, dans ce système, nous sommes contraints de nous adapter pour survivre et pour continuer à créer au risque de sombrer parfois, souvent, à la limite de l’absurde. Nous vendons des œuvres en tirage limité alors que la photographie a été créée pour permettre la reproduction à l’infini. Le seul intérêt de cette limitation est de satisfaire chez les acquéreurs des intérêts mercantiles, le plus souvent fondés sur des désirs de spéculation ou de possession exclusive qui ne relèvent pas de questions artistiques. Nous publions nos photos toutes petites sur les sites Web pour être bien sûr qu’on ne nous les vole pas. Alors qu’il faudrait pouvoir les mettre à la portée de tous, EN GRAND, parce que la photographie a été conçue pour cela. Mais dans un système où on valorise l’avoir plutôt que l’être, il y a des gens à l’affût pour nous les voler. Et nous devons nous protéger tant que nous sommes dans ce système qui nous contraint de vivre avec ses lois bizarres, parfois injustes, dangereuses, douloureuses... Nous devons nous protéger et hélas publier nos photos toutes petites sur les sites Web parce que nous voulons continuer à créer. Alors il faut vendre, et vendre de notre mieux possible, non pas pour avoir ou pour posséder davantage mais pour être meilleurs et pour forger le meilleur et pour partager le meilleur de nous-mêmes. C’est la seule chose qui nous justifie. C’est ce qui fait de nous des artistes et non des petits commerçants.
Et les gens qui bradent leur travail bradent par la même occasion le nôtre, mettant en péril notre présent et notre avenir, le présent et l’avenir de l’art, le présent et l’avenir de la vie. Parce que l’art, ce sont les œuvres oui bien sûr, mais ce sont d’abord les artistes sans lesquels les œuvres n’existeraient pas. C’est pourquoi il est tout à fait scandaleux de tolérer ces sites à un euro, ce mépris de la création et des créateurs, non pas parce que nous sommes comme eux assoiffés par de petits intérêts, mais parce que nous avons de grands rêves et que nous savons en faire des réalités.
Quel rôle joue le temps pour transformer nos rêves en réalités ? Combien de temps faut-il pour mettre au monde une œuvre ? Picasso expliquait que, si cinq minutes lui suffisaient pour un dessin, ces cinq minutes et ce dessin étaient l’aboutissement de toute une vie. Nous avons derrière nous et devant nous l’éternité, et quand nos yeux se fermeront pour la dernière fois, nous n’en aurons pas encore fini. Nous sommes des êtres de patience. Tout enfant, à l’école primaire, j’ai été très impressionné par l’histoire de cet homme, Bernard Palissy, ruiné, brûlant ses derniers meubles pour percer le secret de la composition de l’émail blanc. Les auteurs et les artistes sont les enfants de Bernard Palissy et de tous ceux qui lui ressemblent. Alors de tout cœur oui, bien sûr, je reste un amateur dans le sens où j’aime ce que je fais, de toutes mes forces. Mais je suis un professionnel de tout mon être, non pas parce que je veux faire de l’argent avec mes œuvres, mais pour mes œuvres. Pour qu’elles puissent exister, venir au monde, se dresser dans toute leur force... Parce que vraiment, je ne vois pas comment je pourrais trouver le temps de faire autre chose. Cela prend mes jours, cela prend mes nuits, cela prend ma vie. Mais cela, aussi, me donne la vie. Cela nourrit mon enthousiasme, qui est la vraie jeunesse, intarissable, immortelle, parce qu’elle se transmet d’un être à un autre être pour donner la santé et la joie. Ma profession est d’abord une profession de foi en la valeur de ce pour quoi je m’engage. Sinon, à quoi bon ?
Quelle est en conséquence ma démarche professionnelle ? Ce n’est pas seulement une démarche, c’est un chemin. Avec le temps, avec la patience, avec l’enthousiasme, nous traçons un chemin. Une voie initiatique. Le bouddha l’a parfaitement résumé : « il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur est le chemin. »
Je crois profondément et je pourrais dire maintenant : « je suis aussi convaincu par l’expérience », que si notre chemin est juste, alors à la longue notre courage et notre persévérance sont récompensés, la fleur parvient à pousser malgré toutes ces mauvaises herbes qui cherchent à étouffer sa croissance. Comme le disait un connaisseur : « le sabre est toujours vaincu par l’esprit [3] ».
Oui, les bonnes photographies continueront de trouver un chemin vers ceux qui aiment regarder et jouir d’elles, de leur souverain mystère. Un chemin qui sera difficile sans doute, comme est difficile aujourd’hui le chemin de beaucoup d’êtres de bonté et de forgerons de la beauté, parce que l’égoïsme semble plus rentable que la générosité. Mais nous ne cherchons pas ce qui est rentable, nous cherchons ce qui est fertile et fécond. Et comme c’est le chemin même de la vie, d’être fertile et féconde, alors nous allons trouver ce que nous méritons. L’enfer et le paradis ne sont pas pour un autre monde, ils sont d’ici.
La paix est un combat. La liberté est un combat. La créativité et la sérénité sont des combats. Nous sommes aussi là pour transmettre et enseigner, tout en continuant à apprendre. Parce que si toutes ces images de peu d’exigence peuvent circuler et si tant de médiocrité trouve preneur, c’est parce que nous demeurons encore trop ignorants et trop barbares. Camille Pillias citait récemment avec pertinence Moholy-Nagy dans Réponses Photo : « L’analphabète de demain ne sera pas celui qui ignore l’écriture, mais celui qui ignore la photographie ». Exigeons, imposons une vraie culture des images dans les écoles mais aussi dans tous les domaines de la vie. 
La beauté, la grandeur d’âme sont des combats, d’abord avec et parfois contre nous-mêmes. Et le combat, cela s’apprend. C’est tout un art… Mais il ne faudrait pas croire que, parce que nous sommes attelés en première instance à cette tâche intime, nous serions en conséquence incapables d’affronter ceux qui nous prennent pour des agneaux que l’on pourrait tondre sans craindre notre riposte ni sans coup férir. Lorsque l’on met en péril nos bébés, notre capacité d’enfanter, alors nous devenons des loups. Et nous avons raison de le faire, et d’en parler de façon à agir ensemble, avec une conscience claire des enjeux, de la tactique et de la stratégie à mettre en œuvre pour faire cesser l’opprobre.
Si les yeux sont bien la fenêtre de l’âme, alors notre regard est prêt à devenir sombre, de la couleur d’orage de notre colère. Par les aubes solaires et les crépuscules miroitants, au grand jour et dans la nuit profonde, nous sommes et nous resterons des moissonneurs d’étoiles, des chevaliers de l’infini, des amants.


P.-S.
Congrès Gens d’Images : Qu’est-ce qu’une démarche professionnelle ?
Les marchés distinguent de moins en moins images d’amateur et images de professionnels. Sur internet, n’importe quel sujet est désormais disponible sur les sites de partages de photographies et les agences professionnelles s’associent parfois à ces sites pour proposer un plus large choix aux commanditaires.
Dans ce contexte, les Gens d’Images, après avoir exploré dans les congrès des années passées les transformations économiques des marchés de la photographie, se proposent de réfléchir dans les années à venir aux évolutions des métiers de la photographie provoquées par ces bouleversements.
Le Congrès de Vendôme a pour objectif d’amorcer ce nouveau cycle en posant la question de ce qu’est une démarche professionnelle en photographie. Congrès exploratoire, il s’organisera autour de deux tables rondes. La première réunira des utilisateurs d’images qui débattront de ce qu’est pour eux une démarche professionnelle. Peut-on isoler, dans le flux des images, celles qui relèvent d’une vraie démarche professionnelle ? Avoir l’œil, qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-on juger d’une image sans connaître la place qu’elle occupe dans le travail d’un photographe ? Quelles responsabilités ont ces utilisateurs d’images vis-à-vis de la profession des photographes ? Finalement, comment la révolution numérique affecte t-elle les parcours professionnels ?
Animation : Nathalie Bocher Lenoir, iconographe, présidente des Gens d’Images Intervenants pressentis : Odile Andrieu iconographe Laetitia Guillemin, iconographe, commissaire d’exposition au sein de l’association FêTart dont un des objectifs est de promouvoir de jeunes artistes, Evelyne Audureau, directrice artistique.
La deuxième table ronde accueillera des photographes qui nous diront comment eux considèrent ce que doit être une démarche professionnelle, en tout cas ce qu’a été leur propre démarche. Que signifie pour eux construire une œuvre ? Quel rôle joue le temps dans cette aventure ? Y-a t-il une logique dans les différentes étapes qui ont jalonné leur parcours ? Comment concilient-ils la nécessité de gagner leur vie avec les exigences de la création ? Est-il nécessaire de développer deux œuvres parallèles, l’une « non-marchande » par essence et intransigeante par rapport aux dures lois du marché et l’autre, plus mercantile, dépendante des attentes des acheteurs ? Ne doivent-ils pas adopter une démarche d’entrepreneurs pour trouver leurs sujets et convaincre des commanditaires de l’intérêt de les financer ? Comment ont-ils vécu la révolution numérique ? Qu’est-ce qui, finalement, les différentient des amateurs ? Animation : Marc Combier, photographe, éditeur, auteur, Secrétaire général des Gens d’Images. Intervenants pressentis : Jorge Alvarez, photographe, Secrétaire de l’UPC pour les questions juridiques. Xavier Zimbardo, photographe Jean-Claude Pattacini, photographe, co-fondateur et directeur de l’agence Urba images, professeur à l’ENSAD Jean-François Mazuer, photographe
Synthèse et conclusion : Dominique Sagot-Duvauroux, Economiste, membre du comité directeur de Gens d’images .




Notes
[1]« Photographie, un pas de plus vers la grande distribution ? » :. 
Aujourd’hui, le marché de la photographie de presse est bouleversé par la situation de quasi monopole des grosses agences et une concentration industrielle sans précédent. Cette situation tend à transformer la photographie et l’information en un produit de consommation.
Au coeur de la problématique : la question de la diffusion des photographies. L’absence d’alternative à ces réseaux de diffusion provoque un phénomène d’exclusion et un sentiment de malaise chez les photographes, collectifs, agences et iconographes.
Précarisation d’une profession, perte de contrôle de l’image, uniformisation de l’information et de la pensée pour le public. Des réponses toujours à trouver.

Bernard Stiegler : avant propos [diaporama de 10’15’’
[2] La nuit du 4 août 1789 est un événement fondamental de la Révolution française, puisque, au cours de la séance qui se tenait alors, l’Assemblée constituante a mis fin au système féodal. Depuis la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, s’est développée en France, notamment dans les campagnes, une vague de révoltes appelée la Grande Peur. Dans certaines régions, des paysans s’en prennent aux seigneurs, à leurs biens et à leurs archives, en particulier les terriers qui servent à établir les droits seigneuriaux. La nuit du 4 août est une réponse à cette insurrection. Le 3 août 1789, le duc d’Aiguillon lance au Club breton l’idée d’une abolition des droits seigneuriaux. Le lendemain, en fin de soirée, le vicomte de Noailles propose à l’Assemblée nationale de supprimer les privilèges pour ramener le calme dans les provinces. Le Duc d’Aiguillon propose l’égalité de tous devant l’impôt et le rachat des droits féodaux. Tour à tour, dans une ambiance indescriptible, Le Guen de Kerangal, le vicomte de Beauharnais, Lubersac, l’évêque de La Fare vont surenchérir en supprimant les banalités, les pensions sans titre, les juridictions seigneuriales, le droit de chasse, l’abolition des privilèges ecclésiastiques. 
Le duc du Châtelet propose alors le rachat de la dîme.
« Tout semblait fini. Une scène non moins grande commençait. Après les privilèges des classes, vinrent ceux des provinces. (…) Puis ce fut le tour des villes. »
— Jules Michelet, Histoire de Révolution française, Flammarion, 1897-1898
En une nuit, les fondements du système par ordres s’effondrèrent. Les jours suivants, le clergé tente de revenir sur la suppression de la dîme, mais le président de l’Assemblée, Isaac Le Chapelier, n’ayant accepté que des discussions sur la forme, les décrets du 4 août sont définitivement rédigés le 11.
Pour lire la suite : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nuit_du_4_août
[3] Napoléon Bonaparte

FRANCE PHOTOGRAPHIE PROFIL

Interview de Xavier ZIMBARDO par Michel PONTET


Comment "entrer" en photographie ?
Ton parcours est connu. Ton site www.xavierzimbardo.com le décrit précisément. Le France Photographie de décembre 1996 en donne des détails passionnants. L'instituteur, président pendant 5 ans du Club des Belles Images de Sarcelles (où tous les adhérents étaient fédérés) est devenu un grand professionnel. Quel message veux-tu passer aux jeunes qui doutent de leurs capacités en photographie, pour en faire leur métier ?


Est-ce si important d’en faire un métier, c’est-à-dire de gagner de l’argent avec ses photos ? Ce qui compte, ne serait-ce pas plutôt d’acquérir DU métier, c’est-à-dire de l’expérience, afin d’être meilleur en tant qu’auteur ? Auteur d’abord de soi-même, en créant et en offrant nos créations. Auteur de notre profondeur personnelle au même titre que de nos œuvres qui servent à prodiguer cette part d’invisible qui nous est propre : notre richesse intérieure unique, pour la verser dans le fonds commun de l’humanité.
La capacité à être photographe, à transmettre le meilleur de soi au travers d’émotions sous la forme d’images, c’est une gageure qui n’est jamais finie : elle est valable pour chaque jour. Et remise en question jusqu’au dernier de ces étonnants jours qui nous sont donnés à vivre.
On n’a jamais gagné, il n’y a rien à atteindre, nous sommes sans cesse en marche car la lumière qui brille là-bas au loin, elle brille aussi au fond de notre cœur. Il n’est pas d’autre but que la voie que l’on emprunte pour l’atteindre. Tendre vers la beauté, la bonté, la vérité. La voie, le but sont une seule et même chose. C’est avec cette lumière-là que nous écrivons. Ce que nous cherchons, au fond, dans nos images comme dans le regard des autres, c’est la rencontre avec ce « nous-même » qui demeure un inconnu, mais si familier, si tendre et si troublant. Dans chacun de ces face à face se construit le visage de l’amour. Je ne suis pas un chasseur d’images, plutôt capteur et receveur et messager, j’aime à dire un moissonneur d’étoiles. J’emprunte au monde une empreinte pour laisser de mon passage une trace fertile.
Le doute n’est pas un obstacle, au contraire le doute est fécond. Il est bon de se maintenir toujours en état de recherche. Le propre du gros con, justement, c’est qu’il ne doute de rien et surtout pas de lui-même…


Quelle est la recette pour faire de "beaux" livres ?
Les Américains, à l'exemple de Lee Friedlander, sont très attachés à la production de livres. Tu en as publié de nombreux. Les plus récents "Made in Sarcelles, belle comme le monde" et "Holi, fête de l'Amour et du Printemps" sont sortis en septembre et novembre 2007. Jean-Christophe Béchet dans le Réponses-Photo de janvier 2008 attribue le rare 20/20 à ton livre "Made in Sarcelles". Quelle est ta recette ?


Tous les peuples sont attachés à la création de beaux livres, non ? On en imprime de sublimes en Italie, en Chine et aussi en France. Mais l’art ne s’intéresse aux frontières que très sommairement, pour les traverser, pour transgresser, s’envoler, s’évader, « faire le mur » ! Il se nourrit davantage de racines, de traditions et d’échanges. Ma recette, c’est d’abord de n’en pas avoir. C’est si bon de se surprendre soi-même ! Je suis exigeant y compris dans mes plaisirs, alors je me remets sans cesse en question. Si j’avais une recette toute faite, sans rire je m’ennuierai ! J’essaie d’être dans l’invention perpétuelle. Jamais content, jamais repu, jamais satisfait, et cependant toujours heureux. Le monde est fascinant de diversité, vraiment époustouflant. Pas deux cristaux de neige qui se ressemblent ! Pas deux cailloux dans le désert qui soient identiques !
Alors ma seule recette c’est de changer à chaque fois les épices, le dosage, et d’être attentif, disponible, serein, passionné. Ouvert à tous les baisers, les caresses, les étreintes, la férocité et la candeur du monde. Je suis définitivement bouleversé par l’ensorcelante séduction de la vie. Quand on est parcouru par de telles vagues d’enthousiasme qui vous enivrent, alors on va de l’avant, la marée monte, elle redescend, c’est le flux et le reflux, les deux sont bons car les deux sont nécessaires. Donc, je ne gaspille pas mon énergie, je me réjouis de ce mouvement, toutes mes forces sont investies dans la conception et l’accouchement de mes rêves pour qu’ils se réalisent et si possible enchantent.


Comment gérer un grand festival ?
Tu as créé le Festival International de la Photographie Sociale. Sa première édition, d'avril 2006, avec hommage à Claude Dityvon reste dans nos mémoires comme un grand moment. Nous t'avons vu en Arles examiner des dossiers. Parle-nous de la préparation de PHOTSOC 2008.


D’abord, ensuite et enfin, je ne fais pas ça tout seul ! Toute une équipe d’amis fidèles y travaille. Nous avons éloigné les mauvais coucheurs pour travailler en confiance et c’est très vivifiant. Chacun joue un rôle, et se voue de son mieux à ce que le grand corps du Festival puisse se mouvoir et émouvoir grâce à la qualité de son engagement particulier au service de la cause commune.
Bien sûr, nous rencontrons de nombreux obstacles mais nous avons la sensation d’apprendre au travers de ces épreuves et de grandir ensemble. Ensemble, oui, ça c’est important. Pour nous, ce n’est pas un slogan de campagne électorale. Nous éprouvons notre force en mettant les problèmes résolument au centre et en les transformant en solutions par notre réflexion et notre action concertées.
Difficile de raconter ça en quelques mots mais en tout cas nous vivons une sacrée aventure, en suppléant à la faiblesse de nos ressources financières par une inébranlable conviction et une solidarité sans faille. Sarcelles est une des cinq villes les plus pauvres de France, mais c’est aussi un extraordinaire cocktail de cultures, un vivier associatif assez difficile à imaginer quand on n’y est pas immergé. Le plus dur et le plus irritant c’est de se dépêtrer de toutes les complications administratives, de l’inadéquation des lieux potentiels d’exposition par rapport à nos ambitions de mettre en relation au mieux les auteurs avec la population… Mais nous savons que c’est un long combat à mener, qu’il est utile et nécessaire car nous sommes vraiment révoltés par la manière dont les banlieues et les classes populaires qui y vivent sont méprisées et ostracisées.
Alors faire ce boulot ici, à Sarcelles, ça nous motive. On est content que des sociétés comme Canon, Fujifilm ou Dupon croient en nous et nous soutiennent, que les écrivains de la Revue des Ressources aient décidé de travailler avec nous au catalogue, que le maire François Pupponi nous renouvelle sa confiance. Cela nous encourage !


Peut-on vivre en 2008 sans frénésie ?
Hier à Moscou, demain au Sénégal, tu es partout. Nous te savons poète, amateur de René Char. Comment arrives-tu à conjuguer sagesse et boulimie ?


Il suffit de transmuer l’un des termes de cette proposition pour corriger l’antinomie. Au lieu de boulimie, préférons évoquer la profusion, le foisonnement, la générosité de la vie et, en conséquence, le désir intense qu’elle suscite en nous. Cette abondance, cette prolixité qui me séduisent, m’attirent, et que je reçois, je les redonne au monde au travers d’une œuvre protéiforme.
Art Press a titré un jour sur “L’ascèse joyeuse de Xavier Zimbardo”, osons aujourd’hui suggérer une sage prodigalité... Les images du sacré sont porteuses de symboles. Contemplons le Bouddha : son ventre rond, apaisé, a la forme voluptueuse et tendre d’un oreiller qui ne se refuse pas. A l’image de sa bienveillante jovialité, qui est une invitation à la paix. Prise par les astrologues médiévaux au sens de jovialis, « né sous le signe de Jupiter », signe de bonheur et de gaieté. Il en faut, à l’heure où la planète bat de l’aile et menace de tourner de l’œil !
En tant qu’auteurs et en tant qu’êtres, nous portons une responsabilité en ces heures difficiles et troubles. La Terre notre Mère nous tend les bras, apprenons à la respecter si nous ne voulons pas être les derniers ou les avant-derniers à y vivre. Nos images devraient murmurer avec tendresse, hurler d’indignation, exhaler la saveur de l’amour. La dignité, le sens de la justice, la passion de la liberté, l’audace de se rebeller, l’extase devant la beauté, le respect de tout ce qui demeure fragile, voilà ce à quoi nous devons nous attacher et nous consacrer. Notre force rayonne dans l’intensité de nos élans créatifs et dans la puissance des formes dont nous accouchons. Soyons d’infatigables militants de la beauté pour donner le désir de construire plutôt que de détruire.


Propos recueillis par Michel Pontet


Nous voulons avec ce livre sur Sarcelles contribuer à changer l’image injuste qui est donnée de la banlieue et des classes laborieuses qui y résident. Fracassées par la crise du système et laminées par le chômage, elles élaborent des liens de solidarité dans le cadre des associations, restaurent la joie de vivre par le partage et la fête. La Ville de Sarcelles tient à disposition une exposition de cinquante tirages allant du 40 x 60 au 80 x 120 que nous souhaitons voir circuler dans les grandes villes de France. Si vous disposez d’espaces et de structures susceptibles d’accueillir celle-ci, n’hésitez pas à contacter Xavier qui transmettra vos demandes : xzangelo@gmail.com

QUESTIONS À XAVIER ZIMBARDO

Questions à Xavier Zimbardo
par Agnès Grégoire - Rédactrice en chef du magazine PHOTO


1 Donnez-moi votre définition de votre métier.
C'est un métier très ouvert, avec tout un éventail de possibilités quant à la manière de le pratiquer. Cela dépend du choix de vie de chacun. Sur ma carte de visite, j'ai écrit : « moissonneur d'étoiles ». Chacun peut y lire ce qu'il perçoit selon son approche poétique du monde. Je suis né du chaos de l'infini et retourne vers l'éternité de l'inconnu. Chaque jour est une initiation, une découverte, une rencontre, une surprise, et je le dédie à une recherche créative de la bonté, la beauté, la justice et la vérité. Photographier est pour moi presque aussi important que de respirer. C'est ainsi que je peux recevoir la magie de la vie puis retransmettre et partager ce que j'ai ressenti. À l'instar de la vie, mon métier ne cesse d'évoluer, je m'adapte et évolue avec lui.


2 Pourquoi avez-vous choisi de vous exprimer par l’image ?
Il y a une dimension dans l'image qui permet de suggérer ce que les mots ont du mal à définir. La pensée est toujours au-delà des idées et des mots. Toute une part de mystère nous échappe. La création artistique quel que soit son mode d'expression est aussi étrange et troublante qu'une histoire d'amour, avec sa part d'inexplicable. Libre ensuite à chacun, dans son unicité et sa diversité, de se trouver bouleversé devant l'oeuvre selon ce qu'il porte lui-même de profondeur et d'intensité. Mais les mots aussi sont importants, et le mariage des mots avec les images peut engendrer de saisissantes créatures.


3 Quel Canon EOS utilisez-vous en vidéo et pourquoi ?
C'est vraiment formidable, extraordinaire de pouvoir maintenant travailler en faisant sur les mêmes lieux des photos et de la vidéo. Ce sont des approches différentes mais très complémentaires. J'utilise deux boîtiers Canon EOS 5 D Mark II, tout simplement parce qu'ils sont excellents, et je ne dis pas ça pour leur faire de la pub : tous ceux qui ont travaillé avec moi ont vu à quel point je resplendis de bonheur de pouvoir me servir d'engins aussi performants. Ils sont le plus souvent équipés avec un zoom 24-105 et un zoom 70-200L. En certaines circonstances, j'emploie le zoom 17-40L. Mais je me sers aussi parfois de focales fixes parce qu'elles permettent une mise au point plus rapprochée et ont de plus grandes ouvertures. L'objectif de 14 mm offre aussi des angles exceptionnels.
Pour le travail de post-production, je travaille avec un assistant puis un monteur car l'échange est nécessaire et fructueux. Les finalités de mon travail sont multiples : cela vise le Web, les musées, les festivals, la télé et peut-être plus tard le cinéma.


4 Quels en sont les qualités et les avantages ?
La richesse de la gamme optique m’offre une profusion de choix créatifs. Il faut souligner que le rendu de l'image est exceptionnel même en basse lumière, le son est tout à fait satisfaisant sans qu'il soit nécessaire d'adjoindre un microphone extérieur sauf en de très rares occasions. Et la fonction de nettoyage du capteur est très efficace. Quant au full hd, c’est un must, puisque je ne suis moi-même passé au numérique que lorsque j’eus la certitude de pouvoir en disposer, avec une qualité irréprochable.


5 Pourquoi utilisez-vous un appareil photo pour filmer ?
J'ai autrefois essayé de faire les deux, la photo et la vidéo, avec des matériels différents. Résultat : j'ai renoncé. Je ne suis pas Shiva avec une quantité astronomique de bras... Déjà, le poids du matériel a brisé les reins de nombre de photographes ! Alors maintenant, c'est vraiment le rêve qui devient réalité avec ces fabuleux matériels dont on peut à tout instant choisir si on va faire de la vidéo, ou de la photo, ou les deux ensemble car en plus on peut déclencher pour faire une photo tout en continuant à filmer en continu : on perd à peine une seconde !
Cela offre aussi la possibilité de travailler seul et donc de pouvoir pénétrer plus facilement dans certains milieux où il serait difficile de travailler avec autant de discrétion et de convivialité s'il fallait s'y rendre en équipe.


6 Parlez-moi de l’équipe Canon et des spécificités de Canon ?
J'utilise des boîtiers Canon depuis une trentaine d'années. J'ai vu passer bien des évolutions au service de notre créativité et je n'oublie jamais quand je me sers de mon appareil le travail en amont et en aval de toute une équipe d'ouvriers, d'ingénieurs, de chercheurs sur lesquels je peux compter. Disposer d'un service après-vente sans faille ou de conseillers, de techniciens et de commerciaux à l'écoute de nos besoins est extrêmement important. Avec Canon, je peux dire que c'est vraiment entre nous une histoire de famille : je compte sur mes connaissances là-bas, qui sont solides, comme sur des frères et soeurs.


7 Quelles sont les histoires que vous avez racontées avec cet appareil ?
Je suis en train de reprendre les histoires sur lesquelles j'avais travaillé uniquement en photo pour en faire à l’époque des livres ou des expositions, et aujourd'hui j'en fais des films tout en travaillant à nouveau sur ces mêmes sujets en images fixes avec un souci d'améliorer encore le trésor d'images à partager. Par exemple, je suis retourné faire la fête de HOLI en Inde ou les usines textiles. Tout récemment, je viens de travailler sur le théâtre d'ombres en Indonésie avec l'agence Rapho, et cela va donner lieu à une exposition et un livre collectifs sur le patrimoine immatériel de l'humanité, mais aussi nous réalisons un multimédia, et sans doute un film.


8 Quelle est l’étape de votre travail qui vous plaît le plus ?
J'aime tout ! La préparation. La recherche des contacts et des financements. L'organisation. La mise en œuvre. Les voyages. Les nouvelles amitiés. Les amitiés qui durent. La variété incroyable des jours. L’aventure. Les surprises continuelles. Les épreuves à affronter. Les problèmes à résoudre. La découverte et la sélection des images. Les équipes avec lesquelles je travaille. Etc. etc. J'Aime Tout ! ! ! Et bien sûr REGARDER avec passion et émerveillement.


9 Quels sont vos supports préférés et pourquoi ? (Presse, cimaises, web, Tv, cinéma, tous…).
Pour l'instant et jusqu'ici, j'ai toujours préféré les expositions et les livres. Les expositions à cause de la taille et de la splendeur formelle des images que l'on peut présenter, car rien n’égale un somptueux tirage, et les livres à cause de la durée, des constructions possibles grâce au déroulé et à la mise en page. Mais maintenant, je crois que je vais adorer y ajouter des DVD qui permettront de donner encore plus de puissance, d'énergie, de mouvement, d'existence à ce que je désire mettre au monde.


10 Après la vidéo sur l’appareil photo, quelle serait l’extension idéale ?
L’enthousiasme, le rire, les larmes, une conversation passionnante, l'intelligence, l'imagination, l’un regard tendre, une longue chevelure soyeuse, une peau douce, pouvoir se tenir par la main... Je plaisante bien sûr, mais on passe tellement de temps avec son appareil photo et pas assez avec celle que l'on aime... Mais c'est comme ça... Je crois que ce sera toujours difficile de faire autrement. La photo est une pratique nécessairement solitaire par certains aspects car elle nécessite une extrême concentration. Je pratique d'ailleurs la méditation et le yoga pranayama quotidiennement.
Pour le reste, je ne me fais pas de soucis, les gens de chez Canon vont sans doute me surprendre encore avec des innovations dont on se demandera comment on a pu s'en passer jusque-là !


11 Donnez un conseil à celui qui aimerait tenter l’expérience de la vidéo en photo ?
Pas de conseil à donner sur ce point. Juste, faites-le. Faites-le vraiment. De tout cœur, comme pour tout. Ce serait tellement dommage de s'en priver. Et puis amusez-vous bien et donnez-nous à découvrir. Merci d'avance !


12 Quelle histoire rêveriez-vous de raconter en images ?
Ma mort. Cela m'intrigue et je ne saurai certainement jamais ce qui m'est arrivé au moment de mon dernier souffle. Comme tout le monde... Ma mort et puis peut-être ma vie après la mort si ça existe... Raconter ça en images et vous l'envoyer, ce serait franchement très sympa. C'est peut-être ça, l'extension idéale. Un boîtier où on pourrait rentrer comme dans un cercueil et continuer le voyage pour toujours et toujours rêver encore et encore, ensemble...


Bio en bref


. 1955 : Naît le 12 mars en France.


. 1989 : Abandonne l’enseignement et se consacre à la photographie indépendante.


. 1998 : Prix Air-France Ville de Paris pour ses photo-reportages.


. 2001 : Réalise ses premières œuvres vidéos « Les Bambous » et « La Salamandre ».


. 2003 : S’engage dans des créations numériques comme « Voiles ».


. 2006 : Fonde le Festival International de la Photographie Sociale (PHOTSOC).


. 2007 : Publie « Made in Sarcelles, Belle comme le Monde » et « HOLI, fête de l’Amour et du Printemps » chez Images en Manœuvres.

TOUT ÇA, C’EST MOI.

« Tout ça, c’est moi. »


Xavier ZIMBARDO - INTERVIEW pour le Musée d'Art Moderne de Moscou


Xavier Zimbardo répond aux questions de la revue russe « Les arts décoratifs » (DI)


TRADUCTION du russe par Anna Goussalova


Xavier Zimbardo, français d’origine italienne, artiste photographe de renommée mondiale. Son œuvre La femme en jaune est devenue l’image de la VIIème Biennale de la photographie de Moscou.
On s’est donné rendez-vous à la galerie d’art de Zourab Tsereteli où se déroulait l’exposition de l’artiste Couleur sacrale. Il apparaît - énergique, souriant, artistissime ! Coiffé d’un chapeau à larges bords, vêtu d’un long manteau et… tenant dans ses mains un jouet coloré pour faire des bulles de savon.
Andrey Egorov, collaborateur du Musée d’art contemporain à Petrovka, qui nous sert d’interprète lors de cette conversation, et Svetlana Postoenko, photographe professionnelle, nous rejoignent bientôt.
Après la visite de l’exposition nous nous installons dans un petit restaurant devant une tasse de café et l’ordinateur portable de Xavier pour regarder d’autres séries de ses photos. La première série présentée est en noir et blanc. C’est toute une galerie de portraits de belles inconnues…


DI : Belles femmes. Attendez, mais ce sont des photographies agrandies de pierres tombales ?


X.Z. Oui, le titre de ce cycle est « Les belles disparues ». Il est consacré à l’amour et à la mort, à la fragilité de la vie et à la fragilité de l’amour. J’ai été inspiré par ma propre histoire tragique. La fille que j’aimais avait disparu. Et alors mon père m’a dit pour me consoler : « Ne te désespère pas. Tu as perdu quelqu’un, mais qui sait, tu auras peut être dix autres rencontres dans ta vie. »
C’est là que j’ai eu l’idée de retrouver les femmes que j’aurais pu aimer, mais qui étaient déjà mortes. L’Amour et la Mort. Ces femmes, je les ai cherchées dans plusieurs cimetières de différents pays, essentiellement en Italie, pays de mes ancêtres. J’ai vu des centaines, des milliers, des millions de visages magnifiques. Dans une ville, je ne dirais pas laquelle, car je ne voudrais pas qu’elles soient dérangées (qu’elles dorment en paix), il y avait 600 000 photos de femmes. Je photographiais ces portraits, je les agrandissais… Les belles disparues sont devenues mon obsession et me faisaient peur. C’est cette tension qui m’intéressait le plus. Les photographies sont soumises à l’érosion. Elles disparaissent petit à petit. Et moi, j’avais l’impression qu’au contraire, elles réapparaissaient. Comme si elles étaient dans un état frontalier entre la vie et le mort. Entre l’existence et la non-existence. Entre l’absence et la présence. Je n’arrivais pas à comprendre si ces femmes étaient vivantes ou mortes, si elles arrivaient ou elles partaient ? C’était presque un dilemme Shakespearien : – « Être ou ne pas être ? »


DI : Le thème de la vie et de la mort est très important pour vous ?


C’est le sujet qui m’intéresse le plus dans l’art comme dans la vie en général. Par exemple, le début de la phrase que je prononce est déjà mort. La mort est de fait toujours présente dans notre quotidien. Par conséquent la vie et la mort sont identiques, mais dans la vie le plus souvent on préfère les séparer. Les gens ont peur de la mort, ils ne l’acceptent pas, bien que…


DI : La mort est la vie, et la vie est la mort ? C’est ça ?


X.Z. Exactement. Je vous parle et je m’approche en même temps de la mort. Mais je continue de vivre. Je profite pleinement du moment actuel et je suis toujours conscient de l’unité de la vie et de la mort.


DI : Et vous n’avez pas peur de la mort ?


X.Z. Auparavant j’avais peur de la mort, comme beaucoup d’autres personnes, mais c’est fini. Parce que maintenant je suis ouvert à Dieu. Je remarque partout sa présence invisible. Je vois partout des signes qui en témoignent. Cela a commencé en 1987 le 30 novembre, le jour de la St André. Pendant trois jours j’ai reçu des signes.


DI : Quels signes ?


X.Z. Je vais vous parler d’un seul. Le nombre 32. J’ai eu une sorte de révélation. C’était mon oncle André qui, à l’époque, était déjà mort. J’ai entendu sa voix. Il était artiste, né en 1932, il s’est suicidé à l’âge de trente ans, le 21 février, pour faire entendre sa protestation contre la guerre d’Algérie. Et le même jour, le 21 février, 32 ans après exactement, est né mon fils. Les sept années précédentes je voyais le nombre 32 partout. Si vous écrivez le nombre 32 sur votre main et le montrez aux gens de la rue en Inde ils vont comprendre ce signe comme « Om » - le son dont la vibration est à l’origine de l’univers.
J’ai conclu que mon oncle décédé était choisi pour me guider, me servir d’intermédiaire entre moi et la force spirituelle qu’avant je n’arrivais pas à approcher. J’étais athée, je ne croyais pas du tout en Dieu. J’ai reçu une éducation marxiste. J’étais un vrai matérialiste. Et ce n’est qu’après avoir eu tous ces signes que je me suis rendu compte que j’avais tort. Je me trompais.


DI : Et c’est grâce à ces révélations que vous vous êtes intéressé à l’art ?


X.Z. Non, les révélations m’ont aidé à modifier mon attitude envers la peur de la mort. En ce qui concerne l’art, je dois dire que je n’ai jamais pensé à devenir artiste. J’étais surtout préoccupé par l’injustice sociale qui régnait dans le monde. J’étais toujours persuadé que les gens doivent s’aimer, se comprendre. J’admirais des personnages tels que Jésus, Buddha, Lénine, Che Guevara, Trotski, Ulysse. Les individus qui ont donné leur vie pour de grands idéaux. Ils ne pensaient pas à eux-mêmes, avant tout ils pensaient à de belles idées. Je ne veux pas dire que je partage toutes leurs convictions, mais ils étaient en quelque sorte mes professeurs. Tout comme de grands artistes tels que Picasso, Beethoven, Rembrandt… Je les admirais. Mais je n’ai jamais eu l’ambition d’atteindre leur niveau. On me dit parfois – tu es un génie. Je n’y prête pas attention, je me souviens tout de suite de mes héros – non, non, je ne suis pas digne d’un tel honneur.
Avant d’arriver à la photographie, j’avais fait partie de différentes organisations sociales. Par exemple des groupes de protection des détenus ou des minorités ethniques. Bref, il s’agissait d’organismes sociaux qui luttent pour les droits de l’homme.
Aujourd’hui je travaille sur une série de photos consacrée à des amoureux de différentes origines ethniques. Actuellement le gouvernement français organise une véritable discrimination de ces couples, car de nos jours l’intolérance et le nationalisme, voire le racisme, se manifestent de manière radicale. Son but est de chasser des dizaines de milliers d’immigrés. Les autorités sont persuadées que la majorité de ces mariages sont des mariages blancs.
Eh bien, au temps où j’étais un militant, je devais tout le temps lutter, faire face à quelqu’un. J’étais en polémique permanente. Plus que ça, je jugeais les gens selon leurs convictions politiques. L’essentiel pour moi était de savoir si la personne en question était marxiste ou socialiste et c’est seulement après que je prêtais attention à ses qualités humaines. D’ailleurs, plusieurs d’entre nous font pareil. Dans notre société agressive, politisée, capitaliste nous ne prenons plus soin des gens tels qu’ils sont, de nos proches. Nous parlons toujours de la démocratie, mais en réalité c’est le système d’exploitation qui continue à se développer. Moi, je voudrais que les gens comprennent ce que c’est une vraie démocratie. La production doit être orientée vers la création de conditions de vie favorables aux gens et non pas servir la course aux profits, ni la supériorité d’un pays ou d’une nation. Et ce n’est pas une utopie. C’est exactement le contraire qui me parait utopique : croire que dans ce monde d’exploitation nous pourrons devenir heureux et ne pas comprendre que si ça continue, la société contemporaine va périr tôt ou tard. Il y a trente ans que je me suis rendu compte de la situation, mais je n’arrivais pas à convaincre les autres. On me traitait de fou. J’avais l’impression de me battre contre des moulins, de parler à un mur, de perdre mon temps en vain en prononçant des discours, en discutant, en polémiquant contre les opinions des uns et des autres. Finalement, l’égoïsme et le cynisme qui règnent dans la société actuelle de même que le sentiment de ma propre impuissance m’ont rendu complètement déprimé. Je n’arrivais pas à dormir. Mais je continue à croire, j’en suis toujours convaincu, qu’il est possible, vraiment possible, de rendre le monde meilleur.
Alors, je me suis posé la question sur ce que je pourrais faire. Et j’ai trouvé une autre manière d’agir. J’ai compris que mon désir est d’offrir aux gens l’espoir, la beauté, les émotions, l’amour, la poésie. Cet ainsi que je suis devenu artiste et j’ai commencé à créer des œuvres d’art pour permettre aux gens d’éprouver le bonheur et de comprendre ce que c’est la beauté. Je veux partager cette beauté avec mon public. Je ne considère pas la photographie comme une profession, c’est ma vie, mon art. Je travaille intensivement, j’expose beaucoup, je publie des livres. Ce n’est pas pour gagner plus d’argent, mais pour la création pure. Je ne crée jamais les œuvres d’art pour l’argent ou la gloire. Oui, je profite des deux. Mais l’argent comme la gloire me sont nécessaires seulement pour me permettre de partager avec les autres la beauté, l’amour, les émotions de mon cœur, ma chaleur humaine. Je veux transmettre aux gens tant de joie et d’enthousiasme qu’ils puissent sentir une force intérieure immense et ouvrir leurs cœurs. Ce qui leur permettrait de devenir meilleurs et de trouver la bonne voie, de respecter soi-même et ses proches, de se comporter dignement.


DI : Je vous prie de parler de votre cycle de photographies « HOLI » que vous avez amené à Moscou.


X.Z. Je l’ai réalisé en Inde. Ce Festival est la plus extraordinaire des fêtes qu’on puisse imaginer, c’est un gigantesque élan de ferveur, une immense prière des corps et des coeurs.
Le Festival porte deux noms. Madanosatva, qui vient de « Madan » (Celui qui hypnotise par l’Amour) un des noms du Dieu Kama, que nous connaissons par le « Kâma-Sûtra ». Le « Kâma-Sûtra » en fait est un livre religieux qui porte sur l’amour sacré. L’essentiel dans ce livre est d’aider chacun à trouver une liaison intense, non seulement sexuelle mais aussi profondément spirituelle avec son partenaire.
Un autre nom de la Fête est Phalgounosatva, « La Fête du printemps ». Pendant la fête les gens se couvrent de poudres multicolores : rouges, vertes, jaunes, bleues, etc. Mais surtout du rouge car le rouge symbolise la passion. Cela fait, ils répandent de l’eau les uns sur les autres. Les vêtements mouillés moulent les corps de femmes, ce qui est très beau. Les femmes s’approchent des hommes, déchirent leurs vêtements, tordent les morceaux arrachés et battent les hommes avec ces chiffons mouillés. Tout se renverse, le blanc vire au noir. C’est l’homme qui d’habitude domine la femme, mais en ce moment-là, la femme prend le rôle dominant. Ce renversement est une forme de parabole, à l’image de nos mystères médiévaux ou mieux encore, des fêtes dionysiaques. Tout se fait avec humour et poésie, tout devient possible durant cette courte période. Les tabous sociaux et moraux tombent. Ce jour-là dans le temple l’homme peut approcher une femme et lui dire qu’il veut lui faire l’amour, avec des vers ou en termes directs et provocants. Finalement les corps perdent leurs couleurs initiales et tout le monde est peint en brun. Sur une des photos toutes les femmes sont pratiquement noires. La différence entre les individus n’existe plus. Ni toi, ni moi n’existons plus. Il n’y a plus d’Ego. Le « Je » disparait pour se dissoudre dans le collectif. Chacun s’unit au Cosmos. Au-delà de la communion on est là dans un rituel de fusion avec le Divin. Tous deviennent une partie de Dieu unique pour se dissoudre en Dieu. Vous n’êtes plus limité par votre corps. Les différences n’existent plus. Tout le monde se ressemble. Quand le rite est terminé tous se sentent épuisés.


DI : Elle dure longtemps cette Fête ?


X .Z. Elle se répand d’un village à l’autre. L’événement principal est le jour de la pleine lune. La veille, dans la nuit, les gens allument un feu gigantesque et brûle dedans de vieux objets inutiles. C’est le matin qu’ils commencent à se colorer, cela dure quelques heures. Après quoi ils se lavent de toute cette terre et mettent des vêtements neufs. Les gens sortent dans la rue, se saluent, demandent pardon au cas où ils avaient fait du mal à quelqu’un ou avaient vexé quelqu’un sans le vouloir durant l’année précédente.
J’étais le premier étranger à prendre les photos de ce rite dans certains temples où le culte est absolument hors du commun. Je suis persuadé que toutes les séries sur lesquelles j’avais travaillé je ne les avais pas faites par hasard, mais grâce à la providence, aux signes. Je considère que j’étais mené en Inde par une force particulière. J’y étais envoyé. C’est long à expliquer, mais il y a eu tout un tas de coïncidences grâce auxquelles je m’y suis trouvé. Et ce n’est pas par hasard. Je devais faire un livre sur ce rite, créer ces photos, car c’est un événement extraordinaire.


DI : C’est que ce rite traduit votre vision de la vie, votre philosophie ?
X.Z. Oui, exactement je partage cette philosophie. Elle m’est proche. Toutes mes activités sont en concordance avec les valeurs de ce Festival.




Sur l’écran de l’ordinateur apparaît un nouveau cycle de photos. Des moines. Xavier donne ses commentaires.


X.Z. Cette série est créée en Grèce au mont Athos. Il y a plusieurs monastères sur cette montagne. Et il y en a un, consacré à St André. Encore une coïncidence. Auparavant c’était un monastère qui appartenait à une communauté russe. Et après la révolution de 1917 les financements ont cessé. Les jeunes moines n’y venaient plus et ceux qui étaient déjà sur place ont peu à peu vieilli et finalement sont morts. En 1957, le monastère a brûlé. Ce n’étaient plus que des ruines. Quand j’y suis venu j’ai rencontré cinq moines qui restauraient les icônes. Je ne sais pas comment mais ils connaissaient mon livre « Les belles disparues ». Ils l’ont aimé, ils s’intéressaient à mon travail. D’habitude, il n’est permis de rester à Athos que 4 jours. Mais ils m’ont invité pour quelques semaines afin que je puisse y travailler. C’était un projet sous le patronage mutuel du gouvernement français et des dirigeants du mont Athos. Lors de mon séjour, j’étais vêtu de noir et je me suis fait pousser la barbe. Je me suis très vite adapté à ce milieu, je voulais ressembler à mes amis les moines.


DI : On n’arrive pas à vous distinguer d’eux, un vrai mimétisme !


X.Z. C’est ça. J’ai un livre sur la mafia et la prostitution en Thaïlande. Quand je prenais les photos là-bas, je me suis rasé la tête, j’étais accompagné par des amis siciliens, je me conduisais d’une manière désinvolte comme si je n’étais pas un repoter. Je ressemblais à un soldat américain éméché. Je prenais les photos sans me servir de flash, comme si je prenais des photos d’amateur.
Il y a une autre histoire que j’ai vécue au Mexique. Il y a là-bas une communauté d’indiens, perdue dans de hautes montagnes. Très peu nombreux ils vivent retirés du monde et ne se montrent pas accueillants car ils se veulent libres et indépendants. Moi, j’ai voulu vivre avec eux et en rapporter des photos. Du coup, il a fallu que je gagne leur confiance. Comme je joue de la guitare, j’ai eu l’idée de composer quelques chansons en leur langue. Je me suis acheté un dictionnaire où j’ai trouvé des phrases comme « je mange des patates », « je mange des fèves » et ainsi de suite. Après j’ai utilisé tous les termes du lexique sur les diverses maladies, les terribles indigestions provoquées par mon effarante gloutonnerie J’ai composé les textes de chansons avec ces blocs de mots. C’était très rigolo. M’étant préparé, je me suis aventuré dans les montagnes, et j’y ai joué mes chansons, en les accompagnant de petits sketches, de mimes. Les indiens n’avaient jamais rencontré une personne aussi dingue, ils se sont écroulés de rire. Je leur ai plu, ils m’ont demandé de rester et j’y ai passé plusieurs semaines.


DI : Vous vous sentez complètement cosmopolite ou vous vous associez à une culture concrète ?


X.Z. J’ai grandi en France, j’ai reçu un enseignement français. Je me sens très proche des idéaux de la Révolution française. Je connais très bien l’histoire de France. L’art français je le connais mieux que celui des autres cultures. Mais je ne peux pas dire que je sois fier d’être Français plutôt que de venir d’un autre pays ou d’une autre culture, ou d’avoir des racines italiennes. Ce sont tout simplement mes traditions à moi. Pour moi les Russes, les Indiens, les Français, les Italiens tous sont mes frères. En aucun cas je ne considère la France, ma patrie, comme le meilleur pays du monde. Je voudrais apprendre toujours plus sur les autres cultures comme sur celle de mon pays. Je suis très curieux. Mais comme tout le monde j’ai mes racines à moi. Grâce à ces racines je me suis transformé en un arbre qui embrasse le monde entier de ses branches. Maintenant je voudrais revenir à notre conversation sur Athos. Au 19e siècle des missions culturelles et diplomatiques françaises et russes ont séjourné dans le monastère. Il y avait des photographes qui les accompagnaient. Ils ont photographié tous les moines de la communauté. Et je les ai trouvées, ces photos ! Plus d’un siècle plus tard ! Elles étaient toutes couvertes de poussière. Comme vous le voyez elles sont minuscules. Quand on les regarde sans agrandissement elles paraissent tout a fait normales, mais quand on regarde l’image de près à travers des lentilles, on voit que la poussière a créée une structure étrange.


DI : C’est le même effet qu’avec les « Belles Disparues», l’état voisin entre l’apparition et la disparition ?


X.Z. Exactement.


DI : Quel est le titre de cette série ?


X.Z. Les moines de poussière. Le livre est paru à New York. Une exposition a eu lieu en France. Après avoir fait ces deux séries, j’ai commencé à appliquer les mêmes méthodes à mes photos à moi pour créer le même effet. Je prenais les photos que j’avais faites, photos de nu, ou des portraits, je les mettais dans la cave de ma maison où elles se couvraient de poussière, devenaient altérées par le salpêtre. Après quoi je les ai photographiées de nouveau. C'est-à-dire, je faisais des photos de mes propres photos et je les agrandissais. Au monastère c’étaient des photos authentiques et à la maison je les créais artificiellement. C’étaient les mêmes questions existentielles qui me poursuivaient – qui sommes-nous ? D’où venons-nous? Quel est notre destin ?
En tant qu’artiste, j’apprends chaque jour, j’expérimente en permanence. Je le ferai jusqu’à la mort. Le métier d’artiste, comme tout autre métier, suppose que vous vous perfectionnez toujours. Je ne suis jamais satisfait de moi-même. Je peux être heureux, mais le désir de découvrir, d’aller plus loin, de trouver d’autres chemins me reste toujours. Je regarde une fleur. Elle est belle. Mais je sais qu’il y a encore tant de belles fleurs au monde, tant de merveilles ! Et cette même fleur, si la pluie lui tombe dessus, ne sera plus pareille. La vie est sans cesse en marche, en cours de métamorphose. Sur cette photo-là il y avait un cheveu. J’ai voulu l’enlever et mon doigt a laissé une tache qui donne un étrange effet de luminosité. Elles sont très fragiles, ces photos. Cela me fait penser que nous sommes tout à fait pareils, puisque nous sommes aussi très fragiles. Quelqu’un arrive, souffle sur nous et on disparaît. Mais rien à faire, il faut le prendre avec humour ! Je profite de chaque instant de ma vie pour apprendre quelque chose. Chaque personne que je rencontre est pour moi un guide, un messager, un maître, un gourou. Au début on ne se connaît pas, mais peu à peu on entre en contact, on se regarde, on se reflète l’un dans l’autre.


DI : Mais peut être ce n’est pas la peine de regarder quelqu’un d’aussi près ? Avec le rapprochement, comme sur les photos, on peut avoir une grosse déception. Le caché devient visible. Le lisse devient traumatisé.


X.Z. Pour moi c’est le contraire. Les gens deviennent vraiment beaux quand tu les approches au maximum. Quand tu fais l’amour avec quelqu’un c’est là que tu vois sa splendide beauté. Quand on est aussi proche on voit la vraie beauté, la vraie passion. Pour moi, par exemple, un chef d’œuvre de l’art est un mystère. Tout comme Dieu – on dit qu’il est partout, mais on ne sait pas où il est. Quand vous aimez quelqu’un vous voyez quelque chose dans ses yeux, que vous ne voyez plus chez personne. Et vous vous posez la question : pourquoi? Pourquoi mes sentiments sont-ils si forts ? Je ne sais pas. Probablement parce que c’est toi et parce que c’est moi, rien à rajouter. Pourquoi une œuvre d’art est-elle parfaite ? Elle est parfaite, c’est tout. Plusieurs personnes peuvent le sentir, parce qu’elle pénètre la nature même de l’homme, la source de la vie, le visage de l’amour.


DI : Xavier, vous êtes poète.


X.Z. Je suis un homme tout court et je tente aussi de devenir un initié. La vie est un rite d’initiation. On le fait chaque jour. On apprend à être humain et à aller au-delà. C’est là que je vois le sens d’être artiste, de sentir l’énergie de la vie en sa totalité, de la transmettre à travers mes œuvres. La faire sentir aux autres, la partager avec eux. C’est comme la méditation ou comme l’amour. Oui, cela ressemble à l’amour.


DI : J’aimerais que le public russe puisse voir non seulement la série faite en Inde, mais aussi d’autres expositions.


X.Z. Vassili Tsereteli était intéressé pour faire venir à Moscou Les moines de poussière et Olga Sviblova voulait exposer les photos prises dans le métro de Moscou. Mais ces projets sont encore en discussion.


DI : Le métro de Moscou ? Intéressant !


X.Z. Je suis arrivé à Moscou en août 2006. Puisque j’avais décidé de travailler un peu ici. J’ai découvert le métro de Moscou. J’ai pris des photos et mon éditeur à Marseille en était bouleversé. C’est alors que j’ai décidé de me plonger dans ce sujet et d’explorer le métro de Moscou. J’y suis revenu plusieurs fois et j’ai fait une constatation curieuse : les gens dans le métro ne se retournent jamais, ils avancent avec agressivité. Vous suivez quelqu’un et il peut vous lâcher la porte à la figure. C’est une pratique habituelle, personne ne se retourne. J’ai pensé que c’était très symptomatique de la vie actuelle russe. C’est en fait toute votre histoire qui vous y a mené. Au début, il y avait le tsar, après la révolution de 1917, la guerre civile, le régime stalinien. L’Union Soviétique pendant ses 70 ans d’existence s’est transformée en une bureaucratie horrible. Même chose avec la nouvelle « révolution » de 1991, les espoirs et les attentes chaque fois font place à la déception. C’est comme si un homme ou une femme étaient sans cesse trompé par les femmes ou les hommes qu’ils aiment : il rencontre une autre personne puis une autre, mais chaque fois celle-ci le trompe à son tour, la troisième fait pareille et ainsi de suite. Vous vous sentez désespéré, vous en avez marre de la vie, vous devenez agressif.


DI : Et tout cela on voit dans le métro ?


X.Z. C’est là, dans le métro, que les gens montrent leur vrai visage. Du point de vue de la psychanalyse, le comportement des gens du métro est la traduction de leur inconscient collectif. Cela ne veut pas dire qu’ils sont individuellement des gens exécrables. Bien sûr que non. Mais je trouve que la nature des gens ordinaires se fait sensiblement voir dans le métro. Dans le cas du métro moscovite, c’est le sentiment de la perte d’espoir et de confiance.
J’analyse ce phénomène non pas à travers le prisme des problèmes sociaux, mais plus largement. Quand vous regardez de près quelqu’un dans le métro, son visage vous parle de toute l’Humanité, pas seulement de la Russie. Ce n’est pas seulement le problème de la Russie mais de l’humanité entière. Car la révolution russe était l’espoir du monde entier et non seulement de la Russie. Les idéaux de la révolution sont morts. Qu’est ce que nous voyons aujourd’hui ? Des catastrophes naturelles qui s’enchaînent. L’humanité perd l’espoir. On pourrait résumer ça rès simplement… Après avoir été à l’avant-garde de la Révolution mondiale, Les Russes sont à l’avant-garde du désespoir mondial.


DI : Dans les métros des autres pays vous n’éprouvez pas de sentiments pareils ?


X.Z. Oui et non. Évidemment, à l’heure de pointe les gens paraissent fatigués partout dans le monde. Ils ne se parlent pas. Mais ici l’ambiance est vraiment étrange. Si on prend en considération le climat russe, ce désespoir devient encore plus visible. L’homme doit résister à cette pression, il n’a pas seulement des émotions tristes, mais toute une profusion d’émotions variées – joie, ironie, méchanceté… Les Russes sont très particuliers, avec des émotions et des comportements très contradictoires, qui vont du plus féroce au plus chaleureux. C’est pour ça que j’aime Moscou.
Hemingway disait que le désespoir est élastique. On peut l’étirer, l’étirer, l’étirer… Les 10-15 dernières années votre société a vécu tant de cataclysmes, tant de changements divers. Je pense, qu’il n’y en a pas d’équivalents dans le monde entier. C’est incroyable ! Comment peut-on vivre sous une telle pression ? Je pense que c’est ressenti par tout le monde et ça transparaît sur les visages : c’est ce que je voudrais faire sentir à travers mes photos. La Russie d’avant était une superpuissance et ses citoyens se sentaient forts, aujourd’hui l’époque ressemble au déclin de l’empire romain. Il est très difficile aux gens de retrouver leur identité.


DI : Au contraire, nous vivons la naissance d’un nouvel empire.


X.Z. Ce n’est pas l’empire qui doit être ressuscité, mais l’humanité, l’humanisme.


DI : Toutes vos photos sont très étonnantes, ce sont de vraies œuvres peintes. Un hymne à la couleur dans les photos de l’Inde.


X.Z. C’est tout a fait conscient de ma part. Il ne s’agit pas de créer une peinture, mais de transmettre la beauté. En général on associe plus la beauté à la peinture qu’à la photographie, c’est pourquoi ce parallèle vient à l’esprit. Mais une photographie reste toujours une photographie. Même dans l’art contemporain les peintres imitent souvent les procédés photographiques. Et moi, je m’inspire de la peinture, par exemple, les peintures préhistoriques de la grotte de Lascaux. Elles se confondent avec la surface de la pierre, sa facture, en composant une unité nouvelle. Et les artistes tels que Rembrandt, Matisse, Jackson Pollock, tous, ils se basaient aussi sur le hasard, la spontanéité. C’est à cela que j’aspire. Quand je travaille, je me concentre, comme si j’étais en transe. Je me plonge complètement dans la réalité artistique que je crée. Je ne pense ni à mes enfants, ni à la femme que j’aime, ni au quotidien, je me concentre uniquement sur la photo. Les artistes orientaux disent : « Si tu veux dessiner un bambou – regarde-le, regarde-le, regarde-le. Tu peux le regarder pendant dix ans ; concentre-toi sur cet arbre, deviens cet arbre et peut-être réussiras-tu à le dessiner ». C’est pour cette raison que je m’identifie complètement aux gens du métro. Moi et eux c’est pareil. La belle disparue c’est aussi moi, aussi bien que les moines d’Athos. Je suis composé de tout cela. Je ne réfléchis jamais à l’exposition que je vais faire, ni au livre que je ferai paraître lorsque je prends les photos, je suis tout simplement pris par ce qui se passe. C’est la vraie vie qui se déroule devant mes yeux. Tout ça, c’est moi, ça devient moi.

Pleurer sur une image

Pleurer sur une image


Jean François Castell (photographe, auteur "Le chemin de papa")
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je suis un homme heureux ".
" Il y a quinze ans, je regardais avec admiration les photos de Xavier Zimbardo dans les magazines, ce sont elles qui m’ont fait rêver et qui m’ont donné envie de devenir photographe. Aujourd’hui, je me retrouve exposé à côté de lui et en train de dîner à ses côtés…Quel privilège ! Cela me fait penser que je suis dans le droit chemin. Il y a une magie là-dedans. "




Xavier Zimbardo



Je suis très content d'avoir pû motiver la vocation de photographe chez des gens.
" Ce qui est bien dans ce métier, c’est que l’on apprend tous les jours, à soi et aux autres."
Il y a des guides très bien faits qui enseignent aux photographes comment écrire un projet photographique, comment parler de ses photos, comment trouver des financements…Et plus on met la main à la pâte, plus on en apprend, tous les jours. D’où, tout est intéressant.
Un des pièges dans lequel il ne faut pas tomber dans ce métier est celui de la sensibilté face aux critiques. En 1988, lorsque j'ai fait mon reportage sur les prostituées en Thaïlande, j'ai subi énormément de critiques. Zoom m'a reproché d'être un boy-scoot, avec un propos moraliste de troisième classe, tel Tintin qui découvre la prostitution. Quant à Photographie magazine, ils ont dit que ma copine, qui était alors Caroline Feyt, et qui pourtant était une photographe reconnue, était une petite conne de m'avoir laissé partir me faire baiser par les putes de Thaïlande. Ils nous ont vraiment insulté, alors qu'entre nous, c'était une histoire d'amour. Cela a été tellement dur pour moi, que j'ai été jusqu'à me couper les veines.
Aujourd’hui, je suis beaucoup plus serein. Je ne suis plus affecté par les critiques pseudo-intéressantes. Je ne tiens compte que des critiques constructives et pas des "bla-blas".
C’est très dur de dire la vérité de ce que l’on est. Les rapports humains sont très complexes.

Sur cette terre, il y a encore des choses qui sont belles. Je voulais le montrer avec ces photos présentées à l'exposition. Elles sont devenues un matériau privilégié, pour illustrer une idéologie selon laquelle tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faut pas penser qu’à soi-même en faisant des photographies, tout en ne s’imposant pas trop de contraintes. Tout cela dépend de qui s’empare de la beauté de la forme de l’image. Il existe un réel plaisir d’action et de création. Affronter des œuvres, des énergies vitales.
Il y a une réelle culture de l’image. Il faudrait pouvoir réussir à la transmettre. C’est réellement un apprentissage ; il faut apprendre à s’arrêter pour regarder l’image avec concentration –pour lire ce qui se passe à l’intérieur, dans le fond, les détails, etc.
Et quelques personnes, le microcosme, pensent que l’image a d’autres choses à leur transmettre, avec intensité. Ils vont ensuite essayer de mettre des mots, des verbes, sur ce qu’ils ont perçu en s’attardant sur l’image.
"
Celui qui n’est pas capable de pleurer sur une image, sur une œuvre d’art, ne peut pas être critique.Un critique d’art doit forcément être un poète et un amoureux, parce que l’art est une question d’amour. "

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