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La chevauchée infernale - GUATEMALA

La chevauchée infernale - GUATEMALA
Le 17 décembre 2004
http://www.larevuedesressources.org/guatemala-la-chevauchee-infernale,349.html


Des silhouettes fantomatiques de bûcherons, ployés sous leurs fagots, surgissent et disparaissent dans la brume livide, le front ceint du mecapal, ce bandeau de cuir qui soulève des montagnes. De frêles bergères, emmitouflées jusqu’aux yeux dans des couvertures, poussant devant elles leurs brebis et leurs chiens, courent en silence parmi les roches déchiquetées. Des cavaliers pressés passent entre les grands pins que le brouillard estompe. Des armadas de nuages dissolvent le paysage de la sierra. L’horizon s’est perdu, avalé par un chemin blême qui ne conduit nulle part.


La chaussée, comme bombardée de météorites, rebondit de crevasses en nids de poule. Entre virages imprévisibles et monstres d’acier invisibles, roulant sans éclairage, devinés plus que vus, les précipices et les glissements de terrain d’un côté, les effondrements de falaises et les chutes de rochers de l’autre, il est vital de rouler avec prudence, sans s’énerver…


Rarement vu une telle purée de pois ! L’altimètre du 4x4 se contorsionne entre 2 500 et 3 200 mètres. C’est aussi le charme des Cuchumatanes, cette végétation luxuriante accouchée de la saison des pluies. Pour peu que le soleil se lève, on découvre des perspectives insensées, aux pentes couvertes de fleurs. Parfois on flotte au-dessus des nuages, survolant une marée éclatante puis, subitement, l’averse des cumulo-nimbus vous engloutit de plus belle. Tout s’enveloppe alors de mystère, la bruine dilue les formes, les branches deviennent des squelettes inquiétants. Montagne, ciel et forêt s’engluent tout ensemble dans l’informe et l’incertain.


Le petit village de Todos Santos Cuchumatan se découvre au fond d’une vallée âprement cultivée. Une multitude de sentiers minuscules, au tracé imperceptible, veinent les flancs de la montagne. L’éclairage rasant du soleil au lever du jour en laisse deviner les cicatrices. Nuées de papillons et colibris voltigeurs font escorte au promeneur. Sur les versants abrupts où l’usage des terrasses est ignoré, la population essentiellement paysanne récolte oignons et carottes, pommes et pommes de terre, fait paître de rares moutons. Parées de fleurs écarlates, les longues tiges des haricots noirs s’entortillent, frivoles, autour des hauts épis de maïs qu’elles étreignent. Les fruits de leur histoire d’amour s’appelleront tortillas et frijoles, vous les retrouverez quotidiennement au comedor dans votre assiette…


Les femmes tissent, les hommes sont plutôt couturiers et on les voit souvent sur leurs terrasses affairés derrière une machine à coudre : des as de la confection dont le savoir-faire s’exporte bien ! A la saison chaude, nombre d’hommes partent aussi offrir leurs bras dans les plantations de coton et de café de la Costa Sur. Le paysage est défiguré par une abondance de constructions nouvelles et clinquantes, tranchant avec l’habitat traditionnel, signe de la prospérité tapageuse des immigrés rentrés au pays. Il y a une vingtaine d’années, la sauvagerie de la dictature et les massacres perpétrés par l’armée ont poussé des dizaines de milliers d’habitants des Hautes Terres à fuir vers le Mexique et les Etats-Unis où ils travaillent aujourd’hui en toute illégalité, suivant des filières bien rôdées et lucratives pour ceux qui en tiennent les rênes.


Julio, un jeune juge de paix, me guide dans le village et ne se plaint pas : "Ici, tout est vraiment tranquille. Notre quinzaine de policiers n’a pas à se plaindre. Aucun délit, rien que des petits conflits que nous autres, juges, sommes chargés d’arranger." Nous passons devant le terrain de foot jouxtant l’école ; sur le mur, un slogan proclame : "Un sportif de plus, c’est un délinquant de moins."


Le banditisme serait souvent le fait de toute une racaille d’ex-miliciens et paramilitaires "reconvertis" après la signature des accords de paix civile en 1996. Plus de 200 000 Mayas furent assassinés. Des chiffres qui sont loin de dire la souffrance endurée par ce peuple martyr, car les exactions (viols, tortures, humiliations) ne se résumaient pas à de simples exécutions sommaires. Les temps n’ont guère changé, la grande majorité des terres reste aux mains d’une oligarchie ultra-minoritaire qui méprise les indigènes et en abuse de mille façons.


C’est en mémoire d’une autre oppression que Todos Santos célèbre sa Feria annuelle. Les Mayas furent à la fois horrifiés et éblouis par les Conquistadors de l’Espagne triomphante, assimilés à des envoyés des dieux. Ils ne le sont pas moins aujourd’hui par les Etats-Uniens : les immigrés clandestins rentrant des USA, tout chargés de dollars et de prestige, rapportent dans leurs bagages des habitudes tendant à déséquilibrer la vie traditionnelle de leur lieu d’origine. Il y a longtemps leurs ancêtres, fascinés par les fiers cavaliers de Pedro de Alvarado, décidèrent d’offrir aux dieux vénérés un sacrifice à la mesure de l’époque nouvelle qui s’ouvrait. Ils s’approprièrent des chevaux et organisèrent une course particulière : non pas une compétition pour applaudir un vainqueur, mais la gageure de courir le plus longtemps possible, à bride abattue, sur un espace restreint et dans des conditions rendues difficiles par la fatigue, l’état du terrain et l’absorption effrénée d’alcool. Ceux qui tombent et, éventuellement, périssent au cours de cette chevauchée infernale, offrent leur sang à la terre sacrée pour assurer une bonne récolte et la bénédiction de l’ensemble de la communauté. Une manière détournée de continuer les rites de sacrifice humain pratiqués avant l’arrivée des églises chrétiennes.


Les festivités s’ouvrent sur une cérémonie plus paisible. Au soir du 30 octobre, des dizaines de famille endimanchées se dirigent vers la salle des fêtes, un bâtiment en béton gris, laid à pleurer mais vaste … et couvert ! car la pluie ne laisse un répit que dans la matinée. Le reste du temps, Dieu arrose les champs, les bêtes et les gens, généreusement. Et ce soir, caparaçonnée de plastiques multicolores, sous l’habituelle averse vespérale, la foule se presse pour ne rien manquer du spectacle. Les façades des maisons ont été repeintes de couleurs pimpantes, tout comme les tombes ornées de guirlandes, de couronnes et de bouquets. En cette veillée, ce n’est pas une tombe que l’on couronnera mais une jolie tête, celle de la nouvelle Reina Indigena, ambassadrice culturelle du village. Rougissant sous les bravos, au rythme endiablé d’un orchestre fracassant ses marimbas, candidates et élues s’avancent sur une passerelle en bois, illuminée par deux rangées de bougies, comme dans un vrai défilé de Fashion TV. Voici Miss Sport, et Miss Sympathie ! Cristalina, la Reine de l’an passé, yeux inondés de larmes, transmet les insignes de son rang à une pauvre Eva intimidée. Elle harangue les jeunes gens, leur enjoint de ne pas abandonner le costume ancestral : il soude leur identité et marque leur originalité aux yeux du monde. Elle a même un côté Bonaparte exhortant ses grognards quand elle lance : "Dedans vos pantalons rouges, des milliers de touristes vous contemplent !"


Dehors sous l’orage et jusque dans la salle, des salves de pétards retentissent, on se bouche les oreilles en vain. Mais tout ce vacarme cache un drame. Quand la fête s’achève vers vingt-trois heures, dans les ruelles où le tonnerre s’est tu, des jeunes courent comme des insensés, répandant la nouvelle : "Les flics ont tué Jorge Mario !" Au poste de police, un attroupement silencieux est massé devant la porte, seule la femme de la victime, en larmes, proteste, supplie, tempête, rugit, s’époumone en vain. Elle hurle qu’elle refusera l’inhumation, menace d’alerter les associations des droits de l’homme. Peine perdue. Les policiers sont à l’intérieur, discrets, pas un ne se montre. Il paraît qu’ils sont ivres. Impossible de savoir ce qui s’est passé, sinon ce que beaucoup répète avec tristesse et gravité : le couple avait un enfant de cinq ans. Jorge Mario était le leader mal vu par les bien-pensants d’une mara, une de ces bandes de jeunes qui se rassemblent pour se saouler et se moquer du monde, se bagarrer parfois avec une bande rivale de pochetrons, mais sans avoir jamais tué ni volé. Jorge Mario, 25 ans, était allé aux USA, il en était revenu avec … les cheveux longs, et en plus teint en blond ! De là à finir avec quatre balles dans le corps … Une onde de colère parcourt la nuit du village, étourdi sous le choc.


Au matin du 31 octobre, le commissariat est vide. Les seize pandores ont prestement déguerpi du village avant l’aube. Julio, le juge de paix, est tout contrit : "No es facil", répète-t-il à qui veut l’écouter. Fortunato, candidat député, me conduit dans la montagne. Il bougonne mécontent : "Ce serait mieux qu’ils ne reviennent pas avant un long, long moment !" La montée est rude, nous souffrons et haletons. Enfin, nous arrivons chez le cousin Gertrudis, au hameau de Tuinam, qui signifie "Au-dessus du village". Tuinam le bien nommé ! Gertrudis est Primer Capitan, il dirige l’un des seize groupes organisés pour participer à la course du lendemain. Des mois que l’événement se prépare dans le plus grand sérieux et selon des rites immuables. Plus récemment, les membres du groupe ont commencé à se réunir pour consommer des aliments sacrés préparés à tour de rôle par les familles des participants, ceux qui doivent courir se sont abstenus de toute relation sexuelle, ils ont organisé des cérémonies propitiatoires. L’ultime aujourd’hui consistera à bénir les chevaux au crépuscule.


Un galop derrière la colline les annonce, la cavalcade déferle dans le patio de la modeste ferme. Les cavaliers contraignent leurs montures affolées à danser sur place, les sabots claquent, l’écume gicle, la sueur ruisselle, les naseaux frémissent, un étalon en vain tente une ruade... La cour est minuscule et le spectacle saisissant. Au son répétitif des marimbas hypnotiques, les Mayas vont se relayer pour danser jusqu’à l’aube du lendemain, joyeux et mélancoliques, de plus en plus hallucinés tandis que la bière à flots coule, que les verres d’eau-de-vie passent de mains en mains, débordant d’aguardiente Indita, de Quetzalteca Especial. Parfois, des hommes s’engouffrent dans l’obscurité de la maisonnette pour savourer un bol de Caldo de Carnero, le plat de fête local préparé selon les règles par les femmes : il mijote lentement sur les feux de bois, dans d’énormes marmites bouillonnantes et noires. Un luxe de fumée grisâtre, mélange de vapeur d’eau et de bois brûlé, sature l’espace, irrite la gorge, la poitrine, les yeux. Pas de cheminée. Comment font-elles pour respirer ?


A la nuit tombée, je regagne en aveugle sous l’orage le village, par des pistes boueuses et glissantes. En bas, une rumeur court : un jeune de la mara adverse, par vengeance, est mort poignardé. L’armée a investi le bourg. Une foule de touristes doit arriver pour le jour J, hors de question de laisser la place sans autorité, avec son cortège d’ivrognes et de bagarres certaines.




Toute l’année, les paysans ont travaillé leurs terres sans relâche dans la torpeur des jours qui se suivent et se ressemblent, les immigrés ont rêvé de leur village, même si, au loin, ils sont un peu honteux de n’être, aux yeux des ladinos, que des "Indiens". Aujourd’hui, c’est le jour de la revanche et de la gloire. On boit pour oublier, pour se libérer, peut-être aussi pour mourir. Près d’une simple barrière en bois, une soixantaine de montures piaffe et s’impatiente. Leurs cavaliers, à l’aube d’une nuit blanche, clignent des yeux abrutis. La course est un spectacle étrange, où se mêle l’extase des coureurs intrépides, la clownerie des coureurs ivres-morts, le drame des coureurs qui chutent, piétinés par la chevauchée fantastique. Un coup de sifflet, on s’élance dans un sens. 300 mètres plus loin, arrêt brutal. Nouveau coup de sifflet, on repart dans l’autre sens. Pour corser l’affaire, on lâche les rênes et on se lance les bras écartés, tel un Christ recrucifié. On galope les yeux fermés. Tout pour provoquer la camarde à la gueule moche. Les visages tuméfiés sont de boue et de sang, ruisselant de sueur mais rayonnant de fierté. Droit devant et à corps perdu, c’est le mot d’ordre. Survive qui peut ! Mais les écharpes rouges et bleues flottent aux vents comme des serpents à plumes ressuscités. Un chien kamikaze traverse la piste en courant, se fait piétiner par la horde sauvage, ressurgit par miracle de l’autre côté. La foule hurle de rire et se congratule. Evangélistes et prêtres catholiques ont beau condamner ces diableries de païens, beaucoup de leurs ouailles s’en donnent à cœur joie ! Au soir de cette belle journée, on trie difficilement les ivrognes d’avec les blessés, et on relève deux morts sous les sabots des vaillants destriers.


Au matin du dimanche 2 novembre, jour de la Fête des Morts, alors que je descends vers le cimetière où se poursuivent les réjouissances, mauvaise surprise. Un attroupement barre le chemin, formé de militaires mitraillette au poing, de paysans groggy chuchotant, de gosses effarés. Un grand rectangle infranchissable a été défini sur le sol par des tiges de maïs alignées bout à bout. Une bâche noire recouvre un corps immobile, des morceaux de cervelle sanguinolente jonchent la chaussée. Un bus à vive allure est passé là, conduit par un ivrogne, écrasant la tête d’un autre pochard qui achevait de cuver insouciant, dans le caniveau, sa belle journée de la veille. On se raconte qu’un autre malchanceux est mort dans la nuit, chez lui. Il est rentré dans sa famille, se plaignant d’avoir été mordu par un serpent. Comme il était bien saoul, personne ne l’a écouté. Il s’est couché pour ne plus jamais se relever.


Le cimetière n’en est pas moins pris d’assaut par une cohue bigarrée, toute armée de guirlandes, de cierges, de pétards, de bouteilles et de friandises. On porte à bout de bras au-dessus des têtes les indispensables marimbas, de loin on dirait une farandole de cercueils. On retrouve les copains, les cousins, on se serre la main, on se donne de franches accolades. Les passages sont trop étroits entre les sépultures, on saute de tombe en tombe, et même on danse sur elles, en titubant. Dominant la scène, une ribambelle de Mayas—reporters improvisés, équipés de caméras digitales dernier cri et de l’incontournable flacon d’aguardiente, filment consciencieusement toute cette exubérance. Petite particularité de ce jour très spécial, les femmes, elles aussi, ont à leur tour le droit de boire et de s’enivrer. Elles ne s’en privent pas. On apprend que l’une d’entre elles s’est effondrée sur son bébé, inconsciente, et que le petit est mort étouffé sous elle.


Au soir, tout un village flageole et chancelle, si l’on excepte les enfants qui n’en ont cure et s’émerveillent, les yeux levés au ciel devant les deux grandes roues de la fête foraine, les yeux écarquillés devant les avalanches de jouets à trois sous made in Disneyland, les yeux ivres de jeux et de rires. Les trottoirs sont pleins de corps inertes, recroquevillés, les vêtements maculés de boue et de vomi, étendus dans des flaques malodorantes que lèchent avidement les chiens.


Les cadavres de canettes de bière s’amoncellent, les gamins courent en tous sens en essayant leur arsenal d’artillerie fraîchement acquise auprès des marchands d’armes forains, les dames offrent le sein à leur progéniture tandis que les messieurs soulagent leur vessie à droite et à gauche sans trop de pudeur. La mort est quotidienne et banale, l’absence définitive des êtres chers n’en reste pas moins douloureuse. Ici et là, au milieu de ce bazar, un homme, une femme, agenouillés, allument au pied d’une petite croix des gerbes de chandelles, gémissent ou pleurent à chaudes larmes leurs disparus. D’autres dégustent des manchons de poulets grillés gorgés d’huile et des portions de frites au ketchup dégoulinantes, surveillés de près par les chiens qui récupèreront joyeusement les os, et même les emballages plastique pour les licher jusqu’à plus rien.


Cinq jours et sept morts plus tard, le petit village de Tous Les Saints va retrouver sa tranquillité. Les touristes, dépassés par le tourbillon humain, tentent piètrement de s’engouffrer dans des bus déjà saturés. Les gamins au regard de Petits Princes garderont encore longtemps les yeux brillants de tant de merveilles. Une nouvelle reine indigène règnera avec honneur pour un an. Avec tout ce sang versé et toute cette pluie qui tombe, il faut espérer que la récolte sera bonne …


Alberto ne la verra pas. Premier Capitaine du hameau de Tzunul, il a pourtant survécu bravement à la course comme à la monstrueuse cuite, sans jamais mordre la poussière … ni s’effondrer dans la boue ! Mais ce soir, il nous l’avoue, il a peur. Le cœur serré et inquiet, Alberto prépare son baluchon pour Tijuana où les coyotes, pour un millier de dollars, lui feront passer la frontière de l’El Dorado moderne. Quand vous passerez par Los Angeles et que vous croiserez un couturier ou un maçon au visage basané, sombre et fier, peu bavard mais souriant avec discrétion, saluez-le respectueusement : vous serez peut-être face à l’un de ces cavaliers fous descendu de ses montagnes si belles pour chercher, sinon fortune, tout au moins du travail et un peu de bonheur pour les siens.


P.-S.
Novembre 2003, revu en janvier 2004.


Copyright Xavier Zimbardo - tous droits de reproduction et de diffusion réservés

La petite musique de Saint-Louis - SÉNÉGAL

La petite musique de Saint-Louis - SÉNÉGAL
Le 5 juin 2008
http://www.larevuedesressources.org/la-petite-musique-de-saint-louis,955.html


En cette terre de légende il faudrait arriver comme en rêve, tel un oiseau depuis la mer, et mesurer l’espace... Hélas l’avion lui-même ne daigne plus qu’une fois par semaine s’arrêter en ce lieu jadis prestigieuse capitale et première ville française d’Afrique noire. Ici, tout au Nord du Sénégal, l’aéroport ne doit pas avoir beaucoup changé depuis que l’équipage Mermoz - Négrin y posa, sous les hourras de la foule, son épique Latécoère après le premier vol sans escale Toulouse - Saint Louis. Un hangar de fortune s’érige timidement au centre de rien si ce n’est une grande paix, comme à la naissance de l’Aéropostale. Le centre urbain n’est qu’à 6 km, mais c’est surtout une déferlante vague d’air marin qui s’empare de tout votre être. Subjuguant les narines, s’infiltrant par tous les pores, elle vous chavire le temps d’un souffle.




L’unique douanier est à peu près seul pour vous apprendre la patience, il faut attendre qu’il en ait fini avec les nouveaux arrivants avant d’autoriser ceux qui partent à embarquer. Tout juste s’il ne leur serre pas la main en ne les laissant partir qu’à regret. Ici, l’hospitalité et la gentillesse sont plus qu’un devoir : un atavisme, et portent le joli nom de teranga. Dakar n’a pas su ravir à Saint-Louis, ancienne capitale de l’AOF, son titre le plus important : elle est demeurée la capitale poétique de la nation, là où règne son âme brûlante et passionnée, celle qui vous ravit le cœur de sa démarche nonchalante.


Le delta du fleuve Sénégal, du parc du Djoudj à la Langue de Barbarie, est un sanctuaire de lacs, d’îlots perdus dans un dédale de canaux de mangroves, où se réfugient lors des grandes migrations ailées des milliers de pélicans, d’ibis sacrés, de grues cendrées, hérons pourpres et autres flamants roses... Un melting-pot céleste offre ainsi un écho chantant à la variété des ethnies sur cette terre de métissage : Wolofs, Toucouleurs, Sérères, Diolas de Casamance, Kadior-kadior, Soninkés, Européens de France, d’Angleterre, de Hollande, du Portugal, parfois orfèvres et pêcheurs Maures ou nomades Peuhls.. A force de rencontres, d’échanges et de mariages mixtes « à la mode du pays », allogènes et autochtones sont parvenus depuis trois siècles à mettre au monde une société originale où, de l’aveu de tous et de chacun, il fait assurément bon vivre.


Vue du ciel, on devine l’île de Saint-Louis posée sur les flots tel un immense navire immobile de 2.500 m de long sur 350 m de large, étendue entre deux bras d’un puissant fleuve qui l’enlacent et l’étreignent. Depuis la terre, on approchera par les actifs faubourgs de Sor : il faut découvrir au crépuscule cette abracadabrance de la ville africaine, survoltée, surpeuplée, avec son trafic surexcité... le tintamarre enfumé de ses klaxons bloqués et ses gouailleuses gueulantes... les phares borgnes des voitures et les lampions des échoppes clignant de l’œil entre les vertigineux étals de ses marchés aux savants équilibres... et puis, le contraste de sa vieille gare de chemin de fer abandonnée qui sommeille, trônant déserte au milieu du vacarme et qu’on promet en vain de restaurer à chaque nouvelle élection ! L’avenue principale s’appelle Charles de Gaulle. Le lycée voisin porte aussi le nom du Général-Président, je demande à Saliou mon jeune chauffeur de taxi ce que cette personnalité lui évoque, il hoche la tête et m’assure : « Très vieux, années 1800 ! »




L’île est reliée au continent depuis le 14 juillet 1897 par un ouvrage métallique impressionnant, le Pont Faidherbe (nommé d’après un gouverneur français du XIXème siècle), une succession élancée d’arcs d’acier injustement attribuée à Gustave Eifel par des guides de voyage paresseux. Toute la ville est une charnière, un trait d’union entre l’Europe et l’Afrique, une Afrique blanche et une Afrique noire, les acacias épineux du désert et les baobabs de la savane, l’océan et le fleuve, l’islam et le christianisme, la tradition et la modernité. Devant tant de facettes et de regards intrigants, il est difficile de venir à Saint-Louis sans en tomber amoureux.


Les quartiers nord et sud s’allongent langoureusement de part et d’autre de l’élégante place Faidherbe rebaptisée maintes fois mais aussi ancienne que la ville même de Saint-Louis. Autrefois, on l’appelait la Savane, avant qu’elle ne devienne la place du Gouvernement, et pendant la deuxième guerre mondiale place du maréchal Pétain. Pour les Saint-Louisiens elle est, de façon plus sonore et rayonnante, tout simplement Baya, du wolof bayalba signifiant la Grande Place. Le gouverneur de l’époque napoléonienne y fit célébrer la victoire d’Austerlitz, mais les habitants qui s’y sont rencontrés chaque jour se sont sans doute rarement souciés de ces ubuesques résonances d’une histoire lointaine. C’est là que Pierre Loti, amant de sa captive Fatou Gaye, écrivit le Roman d’un Spahi, et presque toute l’histoire de la ville est passée par cette agora. Entre le palais du gouvernement et les casernes Rogniat, le lieu fait surtout la part belle aux palmiers rôniers et aux ficus centenaires entre lesquels rôdent les amoureux bercés par les klaxons intempestifs des multicolores camionnettes de transports en commun, toutes intitulées sous leur pare-brise Alhamdoulilahi « A la grâce de Dieu ». À voir les carcasses improbables de certains véhicules en circulation, on se dit que même le contrôle technique ici ne doit être effectué que par un Dieu indubitablement clément et miséricordieux...




Le plan en damier des rues épouse agréablement la silhouette élancée de l’île, mais ces longues artères découpant l’île du nord au sud, percées perpendiculairement de voies d’accès au fleuve dans un sens est-ouest, répondaient d’abord à une nécessité impérieuse de contrôle militaire par des troupes prêtes à soumettre d’éventuels émeutiers. Plus que tout autre ville en Afrique, Saint-Louis du Sénégal a su écrire en ses murs et préserver dans ses perspectives un rare livre d’histoire architecturale.


Tout au long de la promenade, embrasée par les bougainvilliers, ce ne sont qu’antiques demeures à étages aux teintes chaudes et tendres, galeries aériennes courant autour de maisons en briques aux intérieurs mystérieux, façades claires à arcades, balconnets de fer forgé à auvent. C’est du haut de ceux-là que se tenaient fièrement, pour observer l’animation de la rue et le petit peuple du bas, les Princesses de céans que l’on nommait Signares, dérivé du portugais Senhoras, ces belles Dames voluptueuses qui avaient su séduire les maîtres coloniaux et devenir maîtresses de la douce cité aux couleurs créoles.


La vieille cité commerçante vécut longtemps de la traite des esclaves mais aussi de bateaux chargés d’or et d’ivoire, de la gomme arabique. La bonne fortune sembla l’abandonner au travers des bouleversements de l’histoire, mais récemment de bonnes fées semblent s’être penchées sur son berceau avec le pouvoir de la rajeunir et de la revivifier. L’UNESCO a inscrit la ville parmi les trésors du Patrimoine de l’Humanité. Cela ne pourrait être qu’un label, les fonds n’ayant pas suivi pour permettre de restaurer tout un ensemble de vieilles demeures sublimes qui se délabrent et se délitent. Au moins cela a-t-il permis à de nombreuses bonnes volontés de s’inquiéter pour elles et d’unir leurs efforts afin de les restaurer en faisant respecter des règles de construction à la mesure de l’enjeu.


Mais la souveraine maîtresse de l’endroit c’est l’eau, la mer..., le fleuve..., celle enfin qui, en myriades de gouttelettes emportées par la brise, a drainé jusqu’à vous toutes les saveurs farouches et les enivrants parfums du lointain. On laisse à sa droite la rue de Gaule (eh oui, encore...) pour traverser un pont plus modeste vers le village de pêcheurs de Guet Ndar. On prétend qu’ici les hommes, tous rudes travailleurs, pétris par les dangers de la navigation, seraient plus droits et francs qu’ailleurs : certains vieux sages ont surnommé l’endroit « Quartier de la sincérité ». Tournant le dos à la mer et regardant la ville, le monument aux morts très sobre, immaculé, avec ses deux poilus de 14-18, à gauche Demba le tirailleur sénégalais aux lèvres charnues, et à droite Dupont le zouave, le marsouin de type européen, casqués, bottés, au garde-à-vous pour l’éternité, bien nets et blancs de pierre tous deux, rappelle ce que la France indépendante doit pour sa liberté au sang des peuples colonisés. Le grand cinéaste sénégalais Ousmane Sembène a su montrer dans son film Le Camp de Thiaroye comment la reconnaissance de l’armée coloniale s’exprima à leur égard...


Les enfants n’en ont cure, non plus que les anciens. Les premiers se défient sur des baby-foot hors d’âge ou se pourchassent sur la plage sans fin en riant, les seconds laissent courir le jour rythmé par la prière et les palabres inlassables. Face aux brisants, de grandes pirogues chamarrées rapportent quotidiennement le poisson en abondance. Les chèvres et les mouettes se disputent les têtes arrachées par les femmes, des centaines de sandales perdues s’enfoncent dans le sable pour l’éternité, ramenées par la marée qui ne se soucie elle-même que de la lune et des courants. Mame Coumba Bang, la déesse protectrice, passe comme l’écume sur les flots, éphémère et éternelle, mais elle veille : Saint-Louis, grâce à ses amoureux, renaîtra de ses cendres.

La fête du dieu de la guerre - SRI LANKA

La fête du dieu de la guerre - SRI LANKA


"Haro Hara ! Haro Hara ! Seigneur, prends tout !" Le cri déferle, tel un furieux alléluia, porté par des milliers de voix. Prêtres graves drapés de blanc, roulements sans fin des tambours qui grondent dans la nuit de la forêt, danseurs bondissant à la lueur brûlante des torches, tordus sous le fouet d’une transe frénétique : le modeste village de Kataragama, au Sud-Est du Sri Lanka, accueille comme chaque année le plus saisissant des festivals ceylanais.


Saisissant par les spectaculaires actes de pénitence qui s’y accomplissent, mais surtout parce qu’en un lieu unique, vénéré de tous depuis les temps préhistoriques, il rassemble dans la prière Hindous, Musulmans, Bouddhistes, Chrétiens, et même les derniers Veddas animistes.
Durant les deux semaines précédant la pleine lune d’Esala, en juillet, on honore ici Skanda, le Dieu de la Guerre, vainqueur des Anti-Dieux. Chaque nuit, escorté par deux douzaines d’éléphants caparaçonnés de soie et d’or, accompagné par l’immense clameur d’une foule hurlant au passage sa joie et sa terreur, le dieu très respecté quitte " dans le plus grand secret " sa demeure sacrée. Il s’en va rejoindre le temple de sa bien-aimée, la sensuelle Valli, loin des regards jaloux de la fidèle Devasena, son épouse légitime.


Un culte à mystères


Les marins grecs, qui croisèrent au large de ces côtes voici quelque 2 400 ans, nommèrent cette partie de l’Océan Indien la Mer de Dionysos. Dans les étranges rituels célébrés en cette jungle lointaine, sans doute reconnurent-ils une parenté avec l’adoration qu’ils vouaient eux-mêmes au dieu de l’extase et des énergies vitales. En sanskrit, Skanda ne signifie-t-il pas "Jet de Sperme" ? Le culte des deux divinités apparaît étroitement associé au ravissement et à la danse, aux fruits, au sang et à la semence, symboles de vie créatrice et féconde.


Il semble bien que l’on assiste ici, à l’ère du numérique et du virtuel, à la survivance d’une des plus archaïques traditions religieuses de l’humanité : le mystère initiatique. La représentation d’un drame théâtra1 sur fond d’effervescence rituelle transmet la puissance d’un mythe, témoigne de la Présence divine, lui rend grâce pour obtenir protection et bienfaits. La tradition véhiculée par une caste fermée de prêtres, les kapurala, seuls initiés au secret de rites millénaires, renforce la vigueur du message aux yeux de la masse des fidèles. Les prêtres de Skanda officient bâillonnés, signifiant leur devoir de silence.


Les Bouddhistes voient en lui un grand roi qui aurait accueilli le Bouddha lors de sa seconde venue à Ceylan. Quant à l’Islam local, il reconnaît en Skanda Alexandre le Grand lui-même (Zul-Qarnain ou Iskandar), qui serait venu ici en compagnie de son ami et conseiller al-Khizr, maître de Moïse et fidèle serviteur d’Allah (1). Tous deux y auraient découvert la Fontaine de Vie, source d’éternelle jeunesse. Près de celle-ci seraient bâties la Mosquée de Kataragama et la résidence d’al-Khizr, à 300 mètres du temple de Skanda. Les Chrétiens viennent comme tout le monde, parce qu’apparemment Skanda est efficace.


Jésus, Bouddha et compagnie


Ce syncrétisme extrême se reflète dans les éventaires des innombrables échoppes d’objets pieux : les statuettes pudiques de la Vierge Marie aux mains jointes y voisinent avec de pulpeuses Radha aux généreux seins nus, enlaçant voluptueusement de bleus Krishna languissants, des petits Jésus poupons tiennent compagnie à de fiers Alexandre le Grand, Saint Antoine de Padoue converse amicalement avec le Bouddha assis sur un lotus, et bien sûr, entre le dieu-singe Hanuman et une collection franchement kitsch de Vénus de Milo rose bonbon, le dieu Skanda, avec ses six têtes, juché sur un paon, emporte la palme des meilleures ventes.


Relégué à distance respectueuse de l’enceinte sacrée, l’aspect commercial de la fête s’arrête là. Il n’existe pas de réelle exploitation touristique. Quant aux quelques tentatives de récupération politicienne, elles suscitent au mieux l’indifférence.


Une foi profonde


Par dizaines de milliers, les fidèles affluent chaque jour du festival de tous les coins du pays. Pour quelques centaines d’entre eux, ils seront venus à pied et de très loin. Poursuivant le pèlerinage traditionnel de la Pada Yatra, ils ont traversé l’île depuis l’extrême pointe Nord, partant du temple de Mullaitivu. Pèlerins de tous âges, de toutes conditions et confessions mêlées, ils ont tout abandonné pour cette marche sainte de quarante-cinq jours. Dans un dénuement total, ils ont mendié leur nourriture, couché à l’abri d’un bosquet, se sont baignés dans les rivières de rencontre, recueillis en chaque lieu sacré au long du très long chemin. Tous portent un espoir en leur cœur, un vœu qu’ils invitent Lord Skanda, par leurs offrandes et leurs mortifications, à exaucer.


Tout le jour, la torpeur d’une insupportable chaleur tropicale pèse sur Kataragama. La vie s’écoule au ralenti, les mouvements se réduisent à l’essentiel. On s’abrite comme on peut à l’ombre d’un flamboyant écarlate ou d’un manguier ; on cherche un refuge précaire dans l’eau de la Menik Ganga, la rivière qui traverse les lieux, où les enfants, infatigables, courent en s’éclaboussant entre les pattes d’éléphants placides ; on partage des biscuits, des boulettes de riz cuit dans du lait de coco, ou quelques curry de légumes dégustés à même le sol sur une feuille de bananier.




Quand les ténèbres peu à peu estompent toute forme, alors des ombres lentes, chargées de lourdes corbeilles de fruits, de fleurs, de guirlandes multicolores, s’avancent en longues processions silencieuses, attendant de pouvoir pénétrer dans la douce moiteur du temple, où scintillent, tremblotantes, des myriades de flammèches fragiles. Infailliblement, il faut d’abord rendre hommage à Ganesh, frère aîné de Skanda, nommé aussi le "Destructeur des Obstacles", qui préside à toutes les entreprises difficiles. On le représente comme un homme à tête d’éléphant : il symbolise l’unité du " petit être ", le microcosme, c’est-à-dire l’homme, et du " Grand Etre ", le macrocosme, c’est-à-dire l’éléphant. Chaque soir, les éléphants eux-mêmes sont conduits par leurs cornacs pour s’agenouiller avec déférence devant les temples de Bouddha, Ganesh et Skanda, puis recevoir la bénédiction des kapurala. Soudain, un assourdissant tourbillon de cloches, lancées à toute volée, s’abat sur l’assistance qui s’incline jusqu’à terre.


Tous les désirs du monde


Les dévots ont mille raisons de s’être rendus là : de la plus sordide misère aux rêves les plus extrava-gants. Souvent, on apporte des offrandes pour un vœu déjà exaucé. Car Skanda est un dieu de contrat, avec lequel on marchande. L’offrande est le fruit d’un échange, quand le désir a été satisfait. Sans quoi, on se mortifiera pour l’émouvoir.


Le musulman Abdul F., chauffeur de taxi à Colombo, est arrivé de la capitale avec sa femme et sa mère. Ils remercient le dieu d’avoir enfin donné une progéniture à leur couple longtemps infécond. L’hindou Arasaratnam est parti de Jaffna, en pays tamoul. A cinquante-quatre ans, il revient chaque année malgré la peine qu’il éprouve à se déplacer, pour demander que lui soit rendue forme humaine. Son ventre, suite à une malheureuse opération de l’estomac, lui pend entre les cuisses tel un énorme phallus monstrueux, une courge immonde quasiment insoutenable à regarder. Monsieur Shanabalasingham est devenu officiant du temple de Ganapati, sous le nom de Sri Skanda Raja. Solide gaillard de quarante ans, il dirigeait autrefois un hôtel important de la côte est, à Batticaloa. Avec treize employés sous ses ordres, il possédait quatre voitures, se souvient-il non sans fierté. La guerre civile entre Tamouls et Cinghalais l’a ruiné. Il a perdu beaucoup de ses proches dans les combats. Aussi, la nuit de la prochaine pleine lune d’Esala, il a fait vœu de s’enfoncer dans la chair cent huit épingles, nombre sacré, en auto-sacrifice : il espère ainsi faire pression sur les dieux, pour qu’ils favorisent la restauration de la paix, au Sri Lanka comme partout dans le monde. Dans sa voix calme, une ferme détermination voile malaisément une sourde tristesse.


D’incroyables pénitences


Etonnante, cette paix entre tous dans le havre de Kataragama, sur une île où continue de sévir une cruelle guerre fratricide. Il y règne une atmosphère étrange, comme une force invisible qui dominerait et entraînerait tous les cœurs. On peut penser qu’un tel étalage de " sado-masochisme " institutionnalisé fait office de catharsis, libérant chacun de ses pulsions les plus violentes. Nous n’avons pas observé, au cours de ces quinze journées, le moindre geste ou signe d’agressivité. Chacun tolère l’autre, et les actes des pénitents, malgré leur cruauté, se déroulent dans la dévotion, sans provoquer de curiosité malsaine. Hormis les inévitables pickpockets, jamais en repos lors de tels rassemblements, le comportement hospitalier et la bonne humeur ceylanaise vous donnent une réelle sensation de sécurité.


Pourtant, autour des temples, on assiste à des scènes troublantes. Des fanatiques hallucinés se roulent dans la poussière, des femmes en transe courent exaltées, emportant à bout de bras des coupes d’argile remplies de flammes, d’autres s’effondrent, soudain inertes. Des yogi se sus-pendent pendant des heures à des potences, s’y balancent lentement, tenus par des crochets enfoncés dans les cuisses et le dos, sans que n’apparaisse la moindre goutte de sang...


Si, à la nuit tombée, le vieux moine bouddhiste Dhammawan Sahimy se rend à la mosquée pour y retrouver ses amis les fakirs de l’ordre mystique des Refa’i, qui lui introduisent des lames aux pointes acérées dans les joues, les bras, le cou, c’est paradoxalement d’abord pour rire un peu avec eux et affirmer son détachement des choses matérielles. Où situer la limite entre possible et impossible ? Au rythme fou des tambourins, les Bawas, réunis sous l’autorité de Sa Sainteté Janab Adam Bawa Kaleefa, scandent en chantant les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah, dansent à perdre haleine, les pieds nus dans le sable. Après quoi, sans une plainte, ils s’enfoncent des couteaux dans la tête entre crâne et cuir chevelu, se traversent les paupières avec des aiguilles de vingt centimètres de long, se lacèrent le ventre du tranchant de leurs poignards, se font crucifier au sol… Là encore, les accidents sont rarissimes et les plaies restent vierges de sang. Dans le cas contraire, le Bawa stoppe promptement l’hémorragie par simple imposition des mains. Le calme exceptionnel de l’assistance n’en est pas moins surprenant. Le Bawa éprouve sa résistance à la souffrance par l’exaltation de sa force spirituelle. Emane alors de ces sages une dignité souveraine.


Un peu plus loin, le matin suivant, à l’abri du temple de Kali, la "Puissance-du-Temps", déesse inquiétante qui porte autour du cou un collier de têtes de mort sanguinolentes, reçoit ses sectateurs. Stephen, un ex-catholique devenu le magicien-guérisseur Swami Kaledasan, se recueille, en méditation profonde. Il laisse se consumer sur sa langue tendue, devenue un autel, des plaquettes de camphre enflammées qu’il offre à la divinité. "Le Feu ne le brûle pas, le Vent ne le dessèche pas", m’affirmera-t-il, citant la Bhagavad Gita, le livre sacré des Hindous. Autour de lui, l’ambiance chauffée à blanc frise le délire absolu. Une douzaine d’ascètes vêtus de rouge, le torse trempé de sueur, se brisent des noix de coco sur le crâne en hurlant "Haro ! Hara !", se renversent sur le sol secoués de tremblements spasmodiques, les yeux exorbités, se perforent la langue avec des tridents métalliques, avant de traverser en dansant de longs tapis de braises incandescentes. Pas de trace de brûlure. Aucun scientifique n’est encore parvenu à éclaircir ce mystère. Ici, on évoque encore en riant la mésaventure de ce brave officier de police goguenard qui, l’an dernier, osa prétendre que la marche sur le feu était à la portée du premier venu. Il ôta ses chaussures de cuir bien cirées, entreprit la traversée... et passa les trois mois suivants à l’hôpital.


La séparation des eaux


Quand vient le soir de la pleine lune, la foule rassemblée est innombrable. On peut à peine se déplacer, il vaut mieux se laisser porter par le flot, au hasard. Les perahera se succèdent, et Skanda rendra cette nuit-là pas moins de trois visites à Valli. Au lever du jour, les amants se rencontreront une dernière fois. Après quoi, il leur faudra patienter jusqu’à l’année prochaine.


Il incombe cependant à Skanda, avant de pouvoir regagner sa demeure, un devoir royal à accomplir : la cérémonie du partage des eaux. Tous l’attendent dans la fièvre. Une cabane sommaire, ornée de l’effigie du dieu entouré de ses compagnes, est dressée dans l’obscurité sur un banc de sable de la rivière. Quand l’aube point, on y conduit en grande pompe le Seigneur de la Guerre, toujours soigneusement masqué, suivi de la cohorte immense de ses adorateurs. Alors tous prieront, s’éclaboussant joyeusement pour que les pluies soient abondantes et fertilisent la terre. Comme tout seigneur répar-tissait autrefois les eaux entre ses sujets pour assurer l’irrigation des champs, Skanda veillera à ce que le partage soit équitable.


Résolu à en tirer la meilleure des photos, j’ai cru bon de prendre position en amont de la procession. Fâcheuse idée ! Tout le cortège dévale la pente tel une vague fracassante, un véritable raz-de-marée humain. L’épaisseur des taillis qui cernent la Menik Ganga en cet endroit interdit toute échappée. Une seule solution, courir moi aussi dans le lit de la rivière, et vite. Commence alors une poursuite infernale et burlesque : devant, le reporter aux abois, talonné de près par trois ou quatre éléphants barrissant furieu-sement ; juste derrière, la tribu au grand complet des kapurala, galopant avec leurs torches enflammées, porteurs du dieu Skanda dissimulé dans une niche de roseaux ; enfin, difficilement contenue par trois cordons d’agents de police, la meute immense des pèlerins aboyant ses "Haro ! Hara !’’ comme pour un hallali.


Ne pas se retourner, surtout ne pas tomber ! Je trouve un refuge miraculeux sur un énorme tronc jeté au beau milieu de la rivière, et toute la troupe poursuit allègrement sa course éperdue en m’ignorant avec superbe. Non loin de là, la hutte de branchages accueille le Seigneur de la Guerre et ses prêtres pour une dernière prière, dans un dernier roulement de tambours. La foule apaisée un instant s’impatiente. Les prêtres réapparaissent, s’inclinent : c’est le signal de la ruée finale. Les cordons de police sont rompus sous la poussée des fidèles enthousiastes qui se précipitent pour tenter d’arracher un bout de branche à la pauvre cabane assiégée. Il n’y en aura pas pour tout le monde et la bagarre est épique. Tous s’éclaboussent en riant comme des enfants. Chacun remplit précieusement sa petite bouteille qu’il rapportera à la maison.


Dans l’eau jusqu’à la taille, des groupes de dévots médusés entourent les ascètes transfigurés : possédés par Skanda, ceux-ci les invectivent de prophéties définitives. L’un d’eux fond sur moi avec une expression diabolique : "English ? Christian ?", m’interpelle-t-il hagard, les yeux révulsés. "No, no, Hindu !" Quelle folie m’a pris, moi le Mangeur de Vache ? Je vais recevoir la bénédiction de Skanda ! M’empoignant d’une main ferme par les cheveux, il invoque les cieux avec son autre bras tendu, récitant tout un arsenal de mantras et m’entraîne dans le courant. Avec une force irrésistible, il me plonge la tête sous l’eau par trois fois. J’implore grâce pour mon appareil et regagne en titubant la rive, trempé jusqu’aux os, toussant et crachant cette décoction infecte où surnagent les bouses des éléphants. Un vieillard me rassure : cette eau est pure, puisqu’elle est sacrée...


Plus haut, j’aperçois encore une procession vociférant. C’est un voleur que la foule en colère conduit au poste de police. Pendant que chacun combattait studieusement pour s’emparer des branchages, le larron récupérait tout ce qu’il pouvait dans la confusion de la mêlée. Le chef de poste redistribue rapidement le butin aux pèlerins délestés. A qui la montre ? A qui les sandales ? Les propriétaires reconnaissant leur bien lèvent sagement la main. Tout simplement. Comme à l’école ! Il faut que la justice s’exerce sans délai, car chacun maintenant s’en retourne chez lui.


Les marchands de jouets remballent les ballons multicolores à moitié dégonflés, les pistolets-mitrailleurs A-47 en caoutchouc made in Thaïland, et leurs amoncellements de sucreries très sucrées. Les marchands de fruits crient encore à la cantonade pour essayer de liquider les dernières corbeilles, tandis que pétaradent les bus impatients, klaxonnant à tue-tête pour rassembler au plus vite leurs passagers retardataires. Quelques mendiants difformes espèrent jusqu’au dernier instant une ultime aumône. Dans la cour de la mosquée, dans les temples hindous, autour de la blanche dagoba des Bouddhistes, les officiants pourchassent avec ardeur, à grands coups de balai, les quelques saletés oubliées.


Dans la lumière mourante du jour qui fuit, le seigneur Skanda veille paisiblement, entre la belle Valli et la fidèle Devasena, sur le calme retrouvé de sa forêt, de sa rivière. Des milliers de poissons s’en vont aussi, le ventre en l’air, tristes victimes expiatoires d’une indigeste orgie de lessive et de savonnettes.


P.-S.
(1) Les chronologies acceptées par les religions ne sont pas toujours celles retenues par les historiens...


Copyright Xavier Zimbardo - tous droits de reproduction et de diffusion réservés à l’auteur.


Article publié la première fois en août 2004 dans la revue des ressources

Les Seigneurs de l’Atlas sont des bergers - MAROC

Les Seigneurs de l’Atlas sont des bergers - MAROC
Le 4 juillet 2010
http://www.larevuedesressources.org/les-seigneurs-de-l-atlas-sont-des-bergers,877.html


Depuis des temps immémoriaux, les farouches bergers Aït Atta transhument au travers de paysages sévères pour échapper avec leur cheptel aux rigueurs de l’hiver dans le Haut-Atlas ou aux insupportables chaleurs de l’été dans le Djebel Saghro.


Sous le déluge brûlant d’une aveuglante lumière blanche, les paysages lunaires et tourmentés de ce massif volcanique deviennent alors un territoire muet où d’aucuns prétendent que seuls les scorpions et les serpents auraient droit de cité car seuls ils seraient à même d’y survivre. Mais au moment de notre passage au printemps, les fragiles oasis abritent leurs filets d’eau, où coassent des grenouilles gouailleuses, derrière d’hospitaliers rideaux de lauriers roses dans l’ombre desquels se faufilent des lézards craintifs et bruissent des colonies tourbillonnantes d’insectes minuscules. Conséquence du réchauffement climatique, la sécheresse gagne du terrain chaque année et les trous d’eau se raréfient ou se tarissent. Le rythme des saisons est lui aussi perturbé, le bétail se nourrit de pousses encore trop vertes qui déroutent les intestins, provoquant dans notre troupeau, lors de la remontée vers le Haut-Atlas, la mort désastreuse de dizaines de bêtes.


Il neige encore dans l’Atlas au cœur de la saison hivernale, et parfois nos réveils matinaux dès septembre sont glacés, c’est pourquoi il faut sans tarder redescendre les animaux, mais renier la dégradation générale relève de la mauvaise foi tant les indices s’avèrent accablants. Plus au Sud, le sommet du Kilimandjaro, la plus haute montagne d’Afrique, qui culmine à 5.963 m, a vu sa surface de glace diminuer de 80%. Elle aura totalement disparu dans 15 ans et apparaît quasiment sans neige sur une photo distribuée en 2006 lors d’une rencontre réunissant à Londres les ministres de l’Energie et de l’Environnement de 20 pays du Nord et du Sud. C’est la première fois que l’on assiste à ce phénomène... Quant aux lacs de montagne du Maroc, leur niveau ne cesse de baisser.




Entre les deux guerres mondiales, dans ces hauteurs austères semées d’intraitables pitons rocheux, entrecoupées parfois de profondes vallées encaissées dont l’étroitesse était un piège propice à toutes les embuscades, il fallut plus de vingt ans et au final une bataille de deux mois à des troupes françaises dix fois plus nombreuses, dotées d’une armada d’avions meurtriers et d’une puissante artillerie, pour venir à bout d’une poignée d’hommes et de femmes déterminés, des familles irréductiblement éprises de leur liberté.


« Ils ne se laissent guère impressionner par les représentants de l’autorité...ce sont des gens simples, mais difficiles à manier, vifs, frondeurs et d’une humeur inégale. Aucune campagne coloniale, dans aucun pays, n’avait dû briser une telle résistance de l’homme et du terrain. Il fallait donc recourir à d’autres moyens pour réduire cet ennemi acharné dans son formidable bastion : le bombarder sans répit, jour et nuit ; lui enlever les points d’eau ; le resserrer dans son réduit et le contraindre à y demeurer avec son bétail mort, avec ses cadavres... » (H. Bordeaux). Du côté des envahisseurs, on appelait cela avec culot la « pacification »... Des hauts faits de cet ordre permettront beaucoup plus tard à un de nos Présidents de reprocher aux Africains, à tout un Continent !, de n’avoir pas su s’inscrire dans le mouvement de l’Histoire. Et en effet, à cette altitude du monde, là où vivent ceux que nos saigneurs traitèrent en gueux et qui sont des seigneurs, l’Histoire avec un grand H semble s’être éclipsé un instant pour nous offrir le temps de la méditation.


L’eau, la pierre, le feu, le ciel. Les hommes. Les étoiles. Les nuages.


Quels autres lieux invitent ainsi à se rassembler autour des mots simples, de ces termes essentiels qui fondent notre existence et toute forme de vie ? L’activité principale semble se réduire elle-même à un principe fondamental : aller de l’avant pas à pas. Marcher au bon rythme. Dans ce désert minéral, avec le jeune Brahim, nous avons dès le départ inventé un jeu. Chacun de nous a ramassé une pierre, qu’il garde précieusement, il doit tenter d’en trouver une autre qui puisse au plus près ressembler à la première. Dans cette immensité où tout semble identique, il n’est en fait pas deux cailloux qui soient semblables.


A force de sonder un horizon inaccessible et sans cesse mouvant, aussi insondable que la volonté d’Allah, quel âge a donc le regard de Brahim ? Cet enfant a onze ans, ses mains en ont quarante : rugueuses et énergiques à force d’arracher l’armoise éparse, d’en constituer de lourds fagots qu’il rapportera, le dos courbé à l’équerre mais d’un pas vif et sûr, pour chaque soir nourrir les dromadaires ; mains vigoureuses à force de construire un abri pour la nuit avec peu et de faire le feu avec rien.




Si, sous ces latitudes où l’on sait encore respecter et admirer l’expérience, on admet qu’un vieillard qui disparaît est une bibliothèque qui flambe, le moindre petit lutin coiffé de son burnous à la capuche pointue ouvre le premier chapitre d’une encyclopédie. La montagne lui fait office d’école, il en pénètre tous les arcanes pour l’avoir infiniment parcourue avec le troupeau familial à la poursuite d’une avare couverture végétale, à la recherche des précieux points d’eau où dresser le campement, reprenant avec un sens atavique de l’orientation d’invisibles chemins parcourus par ses ancêtres de génération en génération. Pas de piste le plus souvent, ni même de sentiers, mais des traces à peine perceptibles, des signes déclinés tout au long du parcours, la forme déchirée d’une crête, la silhouette étrange d’un rocher.


A la halte du soir les femmes soignent mains et pieds avec du henné et du khôl, on se lave les dents avec un dentifrice naturel, des racines de noyer achetées au souk et qui donnent des dents très blanches. Nulle ordure n’est laissée derrière soi, ni même enterrée car le vent et les animaux les remonteraient au jour promptement. Peu de choses se perdent. On recycle, on récupère mais on ne jette pas. Le petit Mohamed ayant brisé sa chaussure sur le sol inégal, sa grand-mère Aïcha rougit longuement la lame d’un couteau dans le feu, fait fondre le plastique de la semelle et répare la sandale en un tournemain. Une pauvre boîte en carton s’est brisée, une de ces boîtes comme, sur chaque marché, nous en jetons en France par centaines. Une sardine aiguisée en pointe sert d’aiguille pour la raccommoder. « Dépannage nomade » lance Zahid espiègle tout en surveillant la délicieuse soupe harira que ses neveux Hamou et Lahoucine nous préparent : pois chiches, tomates, lentilles, carottes, farine, oignons, épices, coriandre, persil, filet de citron. Nous y tremperons le pain encore tout chaud du four improvisé par Fadma.




Puis vient l’heure du recueillement à savourer très sereinement le traditionnel breuvage goûté de tous. La douce Aïcha prépare le thé en silence avec un art consommé. Elle fait bouillir l’eau très longtemps pour exténuer les microbes, et utilise du thé vert venu de Chine qu’elle dose à la poignée. Elle le met dans une vieille théière rouge vif, ajoute l’eau chaude, agite la théière pour bien mélanger, verse dans un verre qu’elle garde... Puis rajoute de l’eau et refait ça deux fois mais en jetant ces deux verres-là pour, m’explique-t-elle, débarrasser des impuretés. Le premier verre gardé elle le remet dans la théière, rajoute de l’eau chaude en laissant de la place pour le sucre et la menthe. En hiver, elle utilise aussi l’absinthe ou la menthe sauvage. L’absinthe, elle la trouve dans des jardins, et la menthe sauvage au bord des rivières. On ajoute tous ces ingrédients à la dernière minute, juste après le sucre. On laisse la menthe deux minutes et après on mélange, on verse dans le verre, puis dans la théière, puis dans le verre etc. Une véritable cérémonie, un acte sacré qu’elle reconduira cent fois pour notre plaisir, comme sa mère et sa grand-mère le firent bien avant elle et le lui enseignèrent pour enfanter un thé à nul autre pareil, à déguster très lentement : « Le premier verre est aussi amer que la vie, le second aussi doux que l’amour, et le troisième aussi apaisant que la mort. »

Ils dansent pour ne pas mourir - MEXIQUE

Ils dansent pour ne pas mourir - MEXIQUE
Le 12 août 2010
http://www.larevuedesressources.org/ils-dansent-pour-ne-pas-mourir,362.html


Depuis la découverte du « Nouveau » Monde, rares sont les Amérindiens qui sont parvenus à survivre sans renoncer à leur identité. Réfugiés au Nord-Ouest du Mexique dans les régions les plus inaccessibles de la Sierra Madre, refusant l’assimilation devant la pression des Métis et des Blancs, les Tarahumaras sont demeurés un peuple fier, intact et libre. Mais des famines successives et des projets de “développement” concoctés par des autorités davantage soucieuses de contrôle que d’aide menacent leurs derniers refuges.
“Il y a, au Nord du Mexique, une race de purs Indiens rouges, les Tarahumaras. Quarante mille hommes vivent là, dans un état comme avant le déluge. Ils sont un défi à ce monde où l’on ne parle tant de progrès que parce que sans doute on désespère de progresser. Cette race, qui devrait être physiquement dégénérée, résiste depuis quatre cents ans à tout ce qui est venu l’attaquer : la civilisation, le métissage, la guerre, l’hiver, les bêtes, les tempêtes et la forêt. Elle vit nue, l’hiver, dans ses montagnes obstruées de neige, au mépris de toutes théories médicales...

A première vue, le pays tarahumara est inabordable. A peine quelques vagues pistes qui, tous les vingt mètres, semblent disparaître sous terre. La nuit venue, il faut s’arrêter si l’on n’est pas un homme rouge. Car, alors, seul un homme rouge voit où il faut mettre les pieds.”
Je relis ces lignes écrites par Antonin Artaud voici plus d’un demi-siècle. Par les fenêtres panoramiques du “Chihuahua al Pacifico”, on peut contempler les premiers contreforts de la Sierra Madre s’éveillant sous la caresse dorée d’une tendre lumière matinale. Les taches brunes de rares bovins pourchassent entre les pierres une herbe avare. Le chemin de fer reste le seul moyen de traverser ces terres inhospitalières. Commencée en 1903, il fallut près de 60 ans, 36 ponts et 86 tunnels pour que la ligne rejoignît enfin la côte Pacifique, par les paysages les plus spectaculaires du continent. Accidents et grèves réprimées lors de la laborieuse construction coûtèrent plus de dix mille morts.
Narcotrafiquants, révolutionnaires et chercheurs d’or
Succession de hauts plateaux humides et froids, couverts de pinèdes, déchirés par de profonds ravins au climat tropical harassant, qui firent la fortune d’aventuriers chercheurs d’or, d’argent, de rêve. Si les mines au bout des canyons sont toutes désaffectées, on rencontre encore, dans des trous perdus, de pauvres hères remuant leur gamelle au fond des torrents rageurs, en quête de la pépite miraculeuse. Mais la fortune sourit maintenant plus volontiers aux narcotrafiquants bien armés qui sont, à 300 km de la frontière avec les Etats-Unis, la bête noire des policiers fédéraux mexicains. Dans ce Nord-ouest montagneux qui servit aussi de refuge au fameux Pancho Villa pendant la Révolution, plus d’une douzaine de tribus avaient encore, à la fin du 19ème siècle, réussi à échapper à l’extermination. De nos jours, seuls les Tarahumaras semblent parvenus à survivre en se réfugiant dans les endroits les plus inaccessibles, le plus loin possible de la rapacité des métis et de l’Homme Blanc. Ceux-là ont pris possession de leurs territoires ancestraux, exploité les forêts à outrance, entraînant l’érosion des sols et leur appauvrissement, violé la “Montagne Mère” pour y creuser routes et voies ferrées, pillé les richesses du sous-sol, pollué les rivières.
Après plusieurs révoltes noyées dans le sang, les Tarahumaras, d’un tempérament plutôt pacifique, ont compris que leur unique chance de salut résidait dans l’éloignement le plus complet, réduisant au minimum leurs contacts avec la société mexicaine. Farouchement indépendants, insaisissables pour le recenseur, leur nombre est difficile à évaluer, mais on estime qu’ils pourraient être entre dix mille et soixante mille. Entraînés depuis leur enfance à dévaler d’impossibles sentiers où l’on risque sans cesse de se rompre le cou, ils ont gagné la réputation de coureurs les plus endurants de la planète et leur nom lui-même, “Tarahumara”, déformation du mot indien “Raramuri”, pourrait se traduire par “coureurs à pied”.
Des fermes-caméléons perdues au bout du monde
Pour les atteindre, il faudra quitter le train à Creel, bourgade poussiéreuse et sans âme semblant sortie tout droit d’un western-tortilla. La carte d’état-major, acquise auprès de la Mission Jésuite, essaime les noms aux consonances étranges : Nahuarirachi, Guarianachi, Machogueachi... Pour l’administration, l’église désigne officiellement le centre d’un village indien, le “pueblo”. L’église et parfois l’école. Mais quand on arrive au village, après une ou deux journées de marche éprouvante à flanc de précipice, tirant et poussant les ânes qui refusent d’avancer, on est d’abord surpris et déçu.
Une église, oui, il y a. De terre battue, plutôt émouvante dans son extrême rusticité, malgré sa toiture en tôle. L’école, un modeste bâtiment édifié par le gouvernement, sans charme aucun, tout en longueur, semble abandonnée, les trois quarts des vitres sont brisées. Entre l’école et l’église, une placette déserte où deux panneaux de basket-ball se font face en silence, sous un soleil aveuglant. Le vent soulève par rafales des nuages de poussière. Une croix de bois bancale et sans âge, toute prête à s’effondrer, tient compagnie à deux vieilles cloches en fonte, soutenues à cinquante centimètres du sol par un énorme madrier. C’est tout. Si on a de la chance, un oiseau va chanter. Mais de village, point. Et d’Indiens pas davantage. Dans ce cul-de-sac cerné de falaises vertigineuses, on a l’impression d’être arrivé au bout du monde. Le lieu idéal pour périr criblé de flèches dans une embuscade...
En fait, pendant longtemps, les missionnaires jésuites, arrivés ici au 17ème siècle, ont tenté de regrouper les Tarahumaras en pueblos pour mieux les catéchiser ; le gouvernement a par la suite fait de même avec le souci de mieux les contrôler. Sans succès. L’habitat dispersé, s’il a permis aux Indiens de conserver leur liberté et a contribué à forger leur caractère indépendant, répond d’abord à une nécessité vitale. Sur des terres aussi pauvres et dures à travailler, une économie d’autosubsistance n’aurait pu exister avec des populations plus denses et plus concentrées. Aussi les fermes sont-elles éloignées les unes des autres, de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres. Les huttes de pierre ou de brique crue, juchées sur une éminence ou accrochées à flanc de colline en d’improbables équilibres, se fondent tels des caméléons dans le paysage aride et rocailleux des Barrancas. On les découvre soudain au détour d’un sentier à peine praticable, mais les habitants vous ont vu venir de loin. Si l’on s’aventure ainsi jusqu’à l’extrême bout du ravin, fermé par un cirque rocheux apparemment infranchissable, on rencontre, toujours bien cachées, d’autres familles qui, à trois bonnes heures de marche de l’église, vous diront toujours appartenir au même village.
Porteurs de bâton et coups de bâton
L’église, nue et solitaire, attend sagement qu’on veuille bien lui rendre visite. C’est évidemment le dimanche qu’on a le plus de chance d’y croiser quelques paroissiens. Pour la « messe »... L’officiant n’est souvent autre que le gobernador. A leur arrivée dans la Sierra, les missionnaires jésuites attribuèrent à certains Indiens des titres hiérarchiques officiels calqués sur l’administration espagnole, espérant que ceux-ci les aideraient à asseoir leur pouvoir sur les autres indigènes en propageant leurs idées. Ils leur remirent un bâton, symbole de leur pouvoir, et les baptisèrent gobernadores. Quant aux Indiens, chez qui bâton se disait kusi, ils appelèrent kusigame les porteurs de bâton. Mais kusi servit aussi bientôt à désigner pour eux les coups de bâton reçus...
L’indifférence des Tarahumaras pour l’autorité, l’absence traditionnelle de chef ont toujours rendu difficile l’instauration durable d’une quelconque hiérarchie. Les gobernadores sont demeurés pour représenter la communauté à l’extérieur, mais n’exercent aucun pouvoir réel et le poste n’est guère convoité. Cependant, tout comme du temps de l’évangélisation où ils traduisaient les propos des missionnaires, ce sont souvent eux qui se chargent des sermons pendant la messe dominicale.
Dieu disparaît quand on y touche trop
Ah, la messe des Tarahumaras ! Si le prêtre monte plus d’une fois par an, c’est bien le diable. Ici, on l’a aperçu pour la dernière fois il y a quatre ans, peut-être cinq. Enfin, on ne s’en souvient pas vraiment. Mais chaque dimanche, les Indiens se débrouillent très bien entre eux. D’abord, il faut attendre d’être assez nombreux, et rien ne presse. Une famille arrive vers dix heures, une autre à onze. La messe est prévue à midi, mais commencera tout aussi bien à quinze heures. On cherche un coin d’ombre pour s’abriter et attendre, les paquets de cigarettes font le tour de l’assemblée jusqu’à ce qu’ils soient vides. La politesse des Tarahumaras voulant que les contacts visuels soient évités au maximum, il n’est pas rare d’observer deux interlocuteurs se parlant côte à côte sans se regarder, ou même se tournant carrément le dos.
Le soleil monte et l’ombre diminue, chacun observe l’église en silence, en crachant par terre de temps en temps. Un groupe de femmes donne un coup de balai surréaliste dans la poussière de la place. Elle retombe aussitôt. Enfin, soudainement, la grande porte - quelques planches de bois mal jointes et qui tremblent - s’ouvre à pleins battants. Un Indien tape à tour de bras sur les deux cloches avec un gros caillou. Les deux douzaines de fidèles se rassemblent devant l’entrée, se recueillent un bref instant avant de pénétrer dans l’édifice.
L’intérieur est aussi sommaire que l’extérieur, mais l’endroit est merveilleusement calme et propice à la prière. Aucune décoration, pas de siège, on s’agenouille avec respect à même le sol dès la porte passée, les femmes sur la droite, les hommes sur la gauche. Les murs sont blanchis à la chaux, tout comme l’autel sur lequel quelques images pieuses en décomposition de saints en extase méconnaissables voisinent avec des ruines de crucifix couverts de fientes d’oiseaux et de toiles d’araignées, un Jésus borgne rose et bleu de 30 cm, une Vierge à peine plus haute, en prière, qui a perdu ses mains, une branche de sapin en plastique couronnée d’un reste de guirlande argentée.
L’officiant prononce une rapide oraison. Il arrose l’autel puis l’assistance avec quelques gouttes d’eau ou de bière de maïs tirées d’une calebasse. Chacun se lève pour passer devant l’autel faire le signe de croix, tourner une fois ou deux sur soi-même, se signer à nouveau et gagner la sortie. Le signe de croix est très libre et chacun semble avoir élaboré son interprétation personnelle. Trois petits coups sur le front et un sur la poitrine, ou deux fois sur chaque épaule, ou encore une tape sur le ventre puis un baiser sur la main : tout est possible, tout est permis, seule compte la conviction. Les Tarahumaras n’aiment pas les querelles théologiques, comme toute querelle en général.
L’officiant fait un sermon à l’extérieur, discours où il rappelle à chacun comment il doit se comporter pour que la communauté s’entende bien, comme des parents s’adresseraient à leurs enfants pour leur dire d’être sages, avant, mission accomplie, d’autoriser la dispersion. Les fidèles répondent en cœur “Natetaraba”(« merci »). Toute la cérémonie a duré moins de dix minutes. Artaud écrivait que, selon les traditions sacerdotales tarahumaras, “Dieu disparaît tout de suite quand on y touche trop, et à sa place c’est le Mauvais Esprit qui vient”.
“Tu en sais plus que moi”
La messe est en général suivie d’une réunion de tous les hommes présents où sont abordés les problèmes de la communauté : un homme s’est disputé avec sa femme et veut la quitter. On essaye de les réconcilier en évoquant le sort des enfants. Le toit de l’église menace de s’effondrer, il faudrait le réparer. La Semaine Sainte approche, on discute de l’organisation des cérémonies. Habituellement, il s’agit de problèmes simples. Les crimes graves, comme le viol ou l’assassinat, sont pratiquement inexistants, et les vols sont rarissimes.
Est considéré comme bon orateur celui qui peut dire le plus grand nombre de mots sur un ton monocorde sans reprendre son souffle. Chacun alors l’écoute avec attention, sans l’interrompre et sans le regarder. Tous ceux qui le souhaitent donnent ensuite leur avis. Même de très jeunes adolescents participent au débat et sont écoutés avec le plus grand sérieux. L’éducation des enfants et le respect qu’on leur porte sont sans doute une des clés de l’harmonie sociale chez les Tarahumaras.
Non seulement l’enfant n’est en aucune circonstance frappé ni maltraité, mais on ne crie jamais sur lui. Il est entouré d’un climat d’amour et de tendresse passionnée où il se sent toujours en confiance et protégé. S’il commet une faute, les aînés le réprimandent avec calme, et s’il persiste, on lui oppose alors un silence obstiné pour marquer la désapprobation du groupe et situer sa responsabilité. Il est alors seul maître de son bonheur ou de son malheur. Les cas d’opposition sont rares. En effet, très tôt, l’enfant est éduqué à l’autonomie et à la responsabilité. Dès l’âge de six ans, ses parents lui confient quelques chèvres. Il en est totalement propriétaire, nul ne peut décider sans son accord de les vendre ou de les tuer. Plus tard, il recevra de même un lopin de terre. On encourage dès le plus jeune âge le partage et les sentiments de solidarité. Cette éducation basée sur le respect d’autrui se fonde sur la philosophie non conflictuelle et profondément pacifique des Tarahumaras. Fait absolument exceptionnel, insultes et jurons n’existent pas dans leur langue !
“Muje Machi”,(« tu en sais plus que moi »), est une formule de politesse courante chez eux. Pour les Tarahumaras, la qualité des rapports humains est la seule vraie richesse. Et plus que de les avoir spoliés et pillés, ils reprochent aux Blancs et aux métis d’accorder toujours plus d’importance aux choses qu’aux gens. Les “chabochi” (« moustachus »), comme ils les appellent, donnent rarement à manger à ceux qui n’ont rien, sinon des restes, des aumônes. Ils parlent beaucoup mais leurs paroles manquent de force et leur langue est pleine de mensonges. Ils se trompent entre eux, se posent des pièges et s’escroquent. Ils vivent si entassés les uns sur les autres qu’ils ne se saluent même plus, ni ne se soucient de leurs voisins.
Une tradition de générosité
Deux institutions essentielles sur lesquelles repose la cohésion sociale des Tarahumaras sont la tesguinada et la Korima. La Korima est un terme raramuri fondamental qui désigne l’aide que tout Tarahumara est en droit de solliciter d’un frère de race en meilleure situation économique que lui quand il se trouve devant une nécessité grave. En cas de mauvaise récolte ou de maladie, une famille raramuri se présentera chez un ou plusieurs de ses voisins plus riches et ceux-ci partageront leurs ressources avec eux. Il ne s’agit pas d’un prêt ni d’une aumône, et la Korima n’engendre aucune obligation, dépendance ni humiliation de la part de qui reçoit. Mais celui qui donne accroît son prestige aux yeux de la communauté. La Korima permet non seulement qu’aucun membre de la communauté ne meure de faim, mais assure également une redistribution de la richesse en maintenant un système égalitaire. Enfin et surtout, elle établit un esprit de coresponsabilité et la conscience d’une dépendance mutuelle. Chacun réalise que celui qui donne aujourd’hui peut très bien se trouver dans quelques années dans la situation de celui qui demande. Nul n’abuse de ces traditions de générosité, car dans une communauté où tous se connaissent, paresseux et profiteurs seraient vite repérés et mis au ban de la société.
“Danser et boire sont notre façon de prier”
Mais le lien principal qui rassemble des familles entre elles est la consommation massive, en commun, du tesguino, une bière de maïs fermentée faiblement alcoolisée. D’une ferme à l’autre, on invite régulièrement voisins, familles et relations à la fête. Une famille peut ainsi participer jusqu’à cinquante tesguinadas dans l’année. Les garçons y sont admis vers l’âge de douze ans, et la participation à cette ivresse rituelle consacre leur passage à l’âge adulte. Les filles, généralement, ne seront autorisées à s’enivrer qu’une fois mariées. Un rite de guérison, une naissance, ou le plus souvent un travail à réaliser collectivement fournissent l’occasion pour se réunir : un champ à défricher, des semailles ou une moisson, le propriétaire en quête de bras lance les invitations et l’on se retrouve le jour convenu pour se mettre au travail. Le tesguino a été préparé par les femmes trois ou quatre jours plus tôt à partir de maïs pilé sur la pierre, mélangé à différentes herbes, le tout brassé avec de l’eau de la rivière et laissé à fermenter dans des pots en terre cuite. Le travail achevé, toute la bande se retrouve à la cabane du propriétaire.
Dans d’énormes pots de terre noircie fermente un bouillon où surnagent les grains de maïs. Pour une vingtaine de personnes, on prépare environ 200 litres de bière, mais parfois plus. Il convient maintenant de tout boire, sans en laisser une goutte. “Danser et boire sont notre façon de prier”, affirment les Indiens. Un guérisseur, un sorcier, offre les premières gouttes du breuvage aux dieux, qui sont friands de tesguino. Une joyeuse beuverie peut durer six heures ou se prolonger toute la nuit, jusqu’à l’épuisement des participants, absolument anéantis après avoir absorbé jusqu’à dix litres de boisson.
Entre-temps, les Tarahumaras, habituellement pleins de réserve et de discrétion, se libèrent. La tesguinada est le moment idéal pour rire et plaisanter sans retenue, mais aussi pour régler d’éventuels conflits latents. Elle joue le rôle de soupape de sûreté dans une société où la violence est bannie du quotidien et la politesse de rigueur. Des disputes violentes peuvent alors éclater et dégénérer en bagarres sanglantes. Néanmoins, le fait qu’elles surviennent en présence du groupe permet un relatif contrôle et évite qu’elles ne s’achèvent par des accidents tragiques. C’est souvent au cours d’une tesguinada qu’un jeune Tarahumara rencontrera celle qui deviendra son épouse. Les couples plus anciens profitent quant à eux du relâchement général pour commettre parfois quelques furtives infidélités. Le lendemain, frasques et querelles seront vite oubliées, mises sur le compte de l’abus de boisson, et l’on se retrouvera bons copains comme avant.
Missionnaires et anthropologues ont longtemps condamné ces pratiques pour leur “alcoolisme débridé et immoral”. Mais on s’accorde volontiers à reconnaître aujourd’hui qu’au-delà du rôle régulateur des tensions à l’intérieur de la communauté et d’affermissement du tissu social par l’échange mutuel d’invitations, le tesguino, boisson sacrée, représente un important apport nutritionnel dans un régime alimentaire frugal principalement basé sur la consommation de tortillas et de haricots. En dehors des tesguinadas, les Tarahumaras ne boivent jamais d’alcool.
LA SEMAINE SAINTE
L’appel des tambours de Dieu
La plus importante fête des Tarahumaras a lieu pendant la Semaine Sainte. Dès le début du Carême, dans le lit des rivières, sur la crête des falaises, on aperçoit partout des Indiens qui courent les sentiers en frappant sur leurs tambours à coups redoublés. Des instruments tout neufs, refaits avec soin chaque année, pour que les sons qui s’élèvent vers le ciel soient plus purs. Chacun sonne l’alarme pour appeler les guerriers de Dieu à se rassembler. Tout le jour les tambours résonnent, comme un immense cœur inquiet qui battrait très vite et dont chaque pulsation ferait trembler la montagne. Il faut que tous soient en alerte : Dieu est en état d’extrême faiblesse puisqu’on va le crucifier. Les Raramuri, peuple de Dieu, doivent être vigilants et le protéger de toutes leurs forces contre les assauts du diable, dont la victoire menacerait la survie du monde.
Ces croyances ne sont pas sans fondement : en effet, sans participation massive aux danses et aux cérémonies, les liens entre membres de la communauté se distendraient. La traditionnelle Korima, qui trouve à s’exprimer en particulier au moment des fêtes, financées principalement par les plus riches, n’aurait plus lieu d’être. L’égalitarisme et l’esprit de solidarité qui ont permis aux Tarahumaras, malgré l’adversité, de conserver leur identité dans de rudes conditions, disparaîtraient, et cela signifierait la fin de leur monde. Danser ou mourir, telle est bien l’alternative qui se pose à eux.
“Quand nous marchons en cercle”
La Semaine Sainte chez les Tarahumaras s’appellent “Noliruachi”, (« quand nous marchons en cercle »). Cercle des guerriers qui dansent et font la ronde jour et nuit autour de l’église pour la protéger des menaces du démon. Cercle des fidèles infatigables qui reprennent sans cesse en processions le Chemin de Croix. Cercles enfin qui redessinent dans l’espace le visage de Onoruame, ”Celui qui vient d’en haut”, le Soleil, identifié à Dieu, et celui de sa mère la Lune, Mechaka, parfois assimilée à la Vierge Marie.
Le soir du Jeudi Saint, à la nuit tombée, les Indiens en grand nombre se rassemblent dans l’église où, près de l’autel, une guitare et un violon répètent à l’infini la même phrase mélodique, triste et lancinante. Dans un coin très sombre, un homme souffle dans un pipeau quelques notes stridentes et déchirées, vaguement inquiétantes. On dirait un loup hurlant à la mort. Sur l’autel ont été déposés des arcs et des flèches. De chaque côté du portail, des archers se relaient pour monter la garde. Chacun à son tour s’agenouille devant l’autel sur lequel un vieil homme au visage grave, vêtu de blanc, est juché tout debout. Il ne dit mot, mais quand tous se sont inclinés, il répartit parmi les femmes images pieuses, statuettes et crucifix, remet aux enfants des bougies.
La procession gagne la sortie, précédée par les musiciens et protégée par la masse des guerriers l’air farouche et décidé. Durant des heures, ils tournent et retournent autour du lieu saint, dans une obscurité totale que ne parvient pas à trouer la pauvre lueur des chandelles portées par les enfants. Dans le ciel nocturne, on distingue plus d’étoiles que nulle part ailleurs. Les lumières de la ville sont beaucoup trop loin pour ternir leur éclat, et avant que la lune ne se lève, l’astre le plus lointain, le plus minuscule, a droit de cité dans cette nuit absolue. Le monde ici paraît vraiment sans fin. Les tambours n’ont pas cessé de battre pour prévenir le Diable que les Tarahumaras ne sont pas endormis et l’attendent de pied ferme.
Guerriers du Diable contre Soldats de Dieu
Car le Diable va venir, dans l’après-midi du vendredi, avec ses guerriers. Ceux-là s’appellent les Pharisiens. Ils représentent les Hommes Blancs, impudents, grossiers et agressifs. Au bord de la rivière, ils se sont couverts toute la peau et la chevelure d’une couche de boue jaunâtre. En d’autres endroits de la Sierra, on utilise la chaux. Mais le principal demeure que, sous le masque de terre qui se craquelle, les Pharisiens soient parfaitement laids et effrayants. Leur chef est Judas, un mannequin vêtu comme un chabochi et pourvu d’organes génitaux démesurés qui évoquent les nombreux viols de femmes indigènes commis par les envahisseurs. Car c’est leur propre histoire que content les Tarahumaras au cours de ces cérémonies pascales. Dans le combat du Christ contre la Mort et les Forces du Mal, ils reconnaissent leur propre lutte séculaire contre la civilisation égoïste et dominatrice des Blancs.
Comme il est impensable de laisser les démons s’approcher de l’église, le centre de la fête s’est déplacé plus haut dans la montagne. Un petit autel en bois et une croix sommaire ont été dressés. Les Pharisiens crasseux miment la messe en la tournant en dérision. Une gigantesque beuverie commence et l’on fait la queue pour ingurgiter de grandes calebasses de tesguino et de mezcal, alcool à base de feuilles d’agave caramélisées et fermentées.
Avec l’absorption continue d’alcool, la tension monte et il me faut user de toute ma diplomatie pour éviter les agressions. Un vieillard aux yeux fous, hagard, dégoulinant de terre et la bave aux lèvres, se rue soudain vers moi la main dans sa culotte et me brandit son sexe sous le nez. Je le félicite du mieux que je peux pour la qualité de ses attributs et tente de lui faire entendre à quel point je goûte tout le charme de sa plaisanterie. Il me débite un discours incompréhensible, apparemment très inamical, me crachant à la figure des volées de postillons pleins de bière, et affiche une mine effrayante. Je finis par le calmer et il s’écroule à côté de moi en rotant tandis que je lui allume une cigarette. J’ai à peine le temps de souffler qu’un autre gaillard s’avance, brandissant celui-là un gourdin, me présente son derrière en pétant bruyamment et en grognant “chabochi, chabochi”. Je ne me démonte pas et lui empoigne joyeusement les fesses à pleines mains, faisant mine de lui faire l’amour. Mon culot a le don de provoquer l’hilarité générale et de gagner à ma cause la plupart des buveurs.
Jusqu’à la nuit tombée, on ne fait plus que danser et boire, et les moins résistants se sont déjà effondrés le nez dans la poussière, le visage sanguinolent. Dès que les ténèbres ont envahi la montagne, les combats s’engagent entre Soldats de Dieu et Pharisiens. Les pieds des danseurs continuent inlassablement de marteler le sol au rythme envoûtant des tambours. Les spectateurs saluent chaque victoire d’un combattant en se mettant à pousser de féroces hurlements, tapant avec le plat de la main sur leur bouche, comme dans les vrais films de Peaux- Rouges !
La lutte se déroule à un contre un, les combattants se tiennent par la ceinture, et il faut soulever du sol son adversaire avant de le jeter épaules contre terre en se couchant sur lui. Certains miment alors la copulation. Plusieurs combats se déroulent simultanément, et les affrontements vont durer jusqu’au samedi soir dans un tumulte assourdissant. Judas est émasculé, écartelé, lapidé et, pour faire tout à fait bonne mesure, brûlé. L’empoignade devient générale et plus personne ne semble guère se soucier de savoir si celui qu’il provoque est Pharisien ou Homme de Dieu. L’important, c’est que la bagarre soit belle.
Gorgés de mezcal et de tesguino, couverts de poussière et ruisselants de sang, les Indiens paient son tribut à la violence. Guerriers du Diable et Soldats de Dieu, épuisés, rompus, s’en retournent chez eux réconciliés, bras dessus bras dessous, titubant et faisant le compte de leurs plaies et de leurs bosses. Seigneur, la fête a été superbe ! Ceux qui ne peuvent plus avancer restent à ronfler là, écroulés sur le bord du chemin, attendant la résurrection... Hécatombe sublime d’ivrognes resplendissants.
Toute la paix du monde
Tout le village s’est endormi. Demain, c’est le Dimanche de Pâques, et on ne dira pas la messe... Dieu est sauvé, il est temps de se reposer. Dans la vieille église de terre battue brille toute fragile la lueur d’une bougie sur l’autel. On n’entend plus que les grillons, et parfois l’oiseau nichant dans les poutres, qui s’agite. La statuette de la Vierge a sans doute les mains brisées, mais l’expression de son visage si douce, la pureté mélancolique de son regard abandonné, sont véritablement miraculeuses. Le Jésus borgne et tout écaillé se tient sagement à ses côtés. La chandelle projette derrière eux, sur le mur blanc de chaux, leurs ombres dansantes, gigantesques. Les arcs des Indiens sont toujours là, et aussi les vieux crucifix poussiéreux enveloppés dans leurs bouts de tissus en haillons.
Les tambours des guerriers se sont tus. Toute la paix et tout l’espoir qu’on peut rêver veillent ici, ce soir, dans cette église cachée au fond des montagnes, protégée par les Indiens. Ces Indiens qui ressemblent aux paysages où ils ont grandi. En dépit de la folie de leurs titanesques soûleries, il émane de tout leur être une impression de calme, de liberté, de silence et de sérénité. De leur Montagne Mère, ils ont reçu la force et la douceur, conquis la permanence et l’assurance. Ils se respectent eux-mêmes, ils se respectent entre eux, et ils respectent le monde dont ils sont nés.
Je vais partir en emportant juste un galet de la rivière, que je prendrai dans ma main parfois, pour ne pas oublier. J’éprouve la désagréable impression d’un immense malentendu entre l’univers et la société à laquelle j’appartiens. Voici plus d’un demi-siècle, Antonin Artaud écrivait que les Tarahumaras “viennent quelquefois dans les villes, poussés par je ne sais quelle envie de bouger, voir, disent-ils, comment sont les hommes qui se sont trompés”.
Menacés de disparition
Plus que jamais, les Raramuri sont aujourd’hui menacés de disparition. Un récent projet de “développement” affecterait une très grande partie des forêts de la Sierra Tarahumara, qui est leur ultime refuge.
La nuit de mon passage dans la ville de Chihuahua, je pus assister à l’étrange spectacle d’une quarantaine de Tarahumaras dansant sur la grande place déserte devant la cathédrale, pour encore prier Dieu. Portant les parures bariolées et multicolores des Matachines, ils progressaient lentement, en avant puis en arrière, sur deux files s’entrecroisant et reprenant sans cesse les mêmes figures. Sans précipitation, le visage impassible, impénétrable, comme pour redire la geste immuable de leur monde au cœur de ce territoire définitivement conquis par les hommes blancs.


Comme s’il s’était agi de revenants. Ou d’extrêmes survivants. Comme si d’une terre oubliée dont chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque caillou avaient été arrachés et emportés dans le tourbillon du néant, ils étaient demeurés en témoignage du passé les uniques fleurs vivantes. Décidés à perdurer, martelant le sol inlassablement de leurs pieds têtus. Et le grincement de l’archet sur les violons, répétant la même phrase mélodique encore et à jamais, exprimait l’éternité de leur revendication.
P.-S.
Marchant sur les traces d’Antonin Artaud, qui vécut avec les Tarahumaras à la fin des années trente, Xavier Zimbardo a fait de longs séjours dans leur “Montagne Mère” avant d’être accepté parmi eux. Il a partagé leur vie, assistant aux cérémonies annuelles en l’honneur de “Tata Diosi” et observant avec enthousiasme leur remarquable organisation sociale égalitaire.
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