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Une photo de la galerie PRESENTS DU TEMPS PASSE
PRESENTS DU TEMPS PASSE
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Présents du temps passé
(extraits)


Avant l’époque de la photographie numérique qui triomphe aujourd’hui partout, de reportages en reportages, pendant des années, j’ai trimballé de par le monde mes boîtiers chargés de films argentiques. Des diapositives Kodak, Fuji, Agfa, autant de marques qui ont aujourd’hui disparu ou ont eu bien du mal à survivre.


Il fallait alors sélectionner les meilleures images avant de les présenter aux magazines pour qu’elles soient le mieux possible vendues et publiées. Nous les classions dans des planches plastifiées par séries de vingt. Nous marquions dans le coin supérieur droit les meilleures d’entre elles d’un point rouge, celles un peu moins bonnes d’un point vert. Après le passage en magazines, elles étaient placées en agence pour consultation avec l’espoir de les vendre comme archives. Pour les plus étonnantes, on réalisait aussi des duplicatas.


Et les autres ? Toutes celles qui n’avaient pas assez retenues notre attention pour les gratifier de points rouges ou verts ? Eh bien… toutes bonnes à jeter. Mais ça me faisait souvent mal au cœur de m’en défaire. Je me disais que je reviendrais sans doute un jour vers elles pour les classer mieux, ou le plaisir de les revoir.


À force d’aller de lieux en lieux et de rapporter ces festins d’images, les rejets se sont accumulés par milliers. Je conservais le rebut de chaque reportage dans des sacs en plastique ou dans de grosses boîtes en carton, et j’accumulais (j’ensevelissais ?) tous ces sacs et ces cartons dans un lieu que j’avais trouvé à louer et qui me servait aussi de chambre noire pour développer mes négatifs en noir et blanc. Le local déniché comme entrepôt était en bien piteux état, très humide, mal chauffé, bourré de courants d’air. Les murs s’y effritaient peu à peu quand même ils ne s’écroulaient pas par plaques entières.


Vint le jour où, à ma grande surprise, et causant aussi en moi un profond désarroi, j’ai découvert qu’en raison des conditions pitoyables de cet hébergement où je les avais conservées sans trop y veiller, une grande partie de ces photos s’étaient horriblement altérées, putréfiées, désagrégées. Elles étaient toutes flétries, meurtries, décomposées, la gélatine avait fondu ou coulé, de la poussière s’était infiltrée partout sous les caches. Mais en y regardant de plus près, je me suis soudain aperçu que ces dégradations troublantes avaient abouties à d’incroyables métamorphoses.


J’ai passé des heures et des jours sur la table lumineuse, avec le compte-fils qui courait de toutes parts, en quête des plus bouleversantes fantasmagories. J’avais déjà fait plusieurs recherches en ce sens, sur la façon dont, de dégradations hasardeuses, peuvent soudain surgir des œuvres étranges, un domaine insolite que seul l’imprévu est en mesure de générer. Ces recherches avaient abouti à des livres émouvants comme Les Belles Disparues ou Les Moines de Poussière.


Mais là c’était encore plus saisissant : c’était mon propre voyage dans le monde et mes souvenirs personnels de celui-ci qui tombaient en lambeaux pathétiques. Or, au moment de cette ultime flétrissure, voilà que s’offrait un étonnant butin. Venaient soudain s’y mêler et se fondre les deux phases essentielles des travaux de toute mon existence : ici la création d’œuvres devenues apparitions grâce à leur disparition même, et là les reportages aventureux et si vivants devenus territoires des fantômes. Je recueillis la plus belle pêche dans un reportage sur un lieu mythique couvert par des millions de photographes, la fameuse foire aux chameaux de Pushkar.


Pas de filtres Photoshop ici. Rien que les filtres de la vie et de la mort, témoignant de notre extrême fragilité qui est aussi notre grandeur. Les photos aussi vieillissent et meurent, mais le couperet du temps qui passe, élimine et détruit sans pitié, avec la plus totale indifférence, met aussi au monde des formes inattendues dont la beauté peut être fulgurante, tant elle engendre de mystère.


Voici les réminiscences fragmentaires et déconcertantes d’un long parcours en voie de décomposition qui a enfanté souverainement des trésors. Testament aussi poignant que déroutant de toute une vie qui fait soudain corps avec la mort, pour le plaisir du regard éberlué par tant de fantaisies paradoxales.




Xavier Zimbardo, 8 septembre 2017

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