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Les Oracles du Silence


A Pondichéry, ancien Comptoir de la Compagnie Française des Indes, on assiste à des cérémonies d’adoration tout à fait surprenantes : certains habitants vouent un culte aux très prosaïques bornes kilométriques laissées par la puissance colonisatrice ! Strictement identiques à celles qui jalonnent nos nationales et nos départementales, coiffées de ces demi-lunes de peinture jaune ou rouge qui nous les rend si familières, les voici détournées de leur usage premier en raison de leur troublante ressemblance avec le lingam de Shiva. Ces pierres dressées en forme de phallus qui symbolisent la divinité, les Hindous pieux y déposent des offrandes de fleurs et leur rendent grâce chaque jour.
Plus près de nous, à Locronan, des femmes réputées infertiles suivent, durant la cérémonie chrétienne de Troménie, un vieux chemin celtique où elles s’étendent sur une longue pierre propitiatoire en espérant recevoir d’elle le pouvoir de féconder.
En Cornouailles, dix-neuf jeunes filles, selon la légende, ont été changées en pierres pour avoir dansé le jour du Sabbat. Elles forment depuis un inquiétant cercle de pierres, les Merry Maidens de Boleigh.
Aux Iles Marquises, les Tiki aux yeux immenses habitent seuls maintenant les marae et les tohua, gardant l’entrée d’énigmatiques lieux ancestraux, perdus au fond de forêts luxuriantes et de vallées dépeuplées.
Partout, des Pierres figurent le visage du divin, ou de l’âme : elles semblent immuables face à notre humaine précarité, si fragile et changeante.


Depuis longtemps, au cours de mes reportages, par jeu ou par goût, je ramasse des pierres. Mon bureau est une caverne d’Ali Baba pleine de ces trouvailles qui font rêver les enfants, bois flottés, coquillages, plumes, boîtes de conserves rouillées, mais surtout minéraux, de toutes formes et de toutes provenances. Du Sahara me restent de délicates roses des sables et des géodes éventrées. Sur la grève de Sainte-Anne La Palud, en Bretagne, j’ai collecté, dans mon sac à dos, trente-deux galets magnifiques en forme de menhirs. Ils composent dans mon jardin un cercle de mégalithes à l’usage des insectes et des lutins qui viennent y danser à la nuit tombée. Au Mexique, sur les traces d’Antonin Artaud, j’ai vécu chez les Tarahumaras : ils "viennent quelquefois dans les villes, poussés par je ne sais quelle envie de bouger, voir, disent-ils, comment sont les hommes qui se sont trompés". Fasciné par leur indomptable sens de la liberté, j’ai quitté leur territoire en emportant juste un galet de la rivière, que je prends dans ma main parfois, pour ne pas oublier que des êtres comme ceux-là existent. Où ai-je ramassé ces lauzes ? Je me souviens d’une carrière abandonnée, du vieil ouvrier qui m’a guidé en ce lieu où il avait longtemps trimé avec une rude fierté : par amitié, en souvenir de notre rencontre, il m’a offert ces pierres qu’il vénérait, comme un écho de son passé laborieux, pierres témoins de toute son existence. En glissant dans leurs trous du fil à pêche et en les accrochant à des bambous flexibles, il m’a enseigné la recette pour fabriquer avec elles un mobile sonore, comme un écho du vent, pierres témoins d’une Présence Invisible. J’ai oublié le nom du lieu. Ainsi, elles viennent de quelque part et de nulle part, d’un simple recoin de ma mémoire. C’est là où elles vivent le mieux.


Les lauzes sont des plaques de schiste utilisées pour couvrir les maisons. Elles luisent d’une couleur magnifique sous le soleil comme sous la pluie. Il devient toutefois rare de voir des toits neufs en lauzes : le matériau, difficile à travailler, se perd. On le récupère souvent sur des toitures effondrées. Elles qui couvraient tant de demeures en montagne, elles qui exigeaient des charpentes herculéennes pour soutenir le poids impressionnant de leur assemblage, objets du quotidien elles tendent à devenir objets de curiosité, presque pièces de musée.


L’an dernier, à l’occasion de ce Prix, j’avais présenté une série de Femmes Voilées parées de très quelconques mouchoirs en papier que leur présence corporelle et leur regard transfiguraient. J’aime cette poésie de l’ordinaire. "Tout comme auparavant je m’en remettais à la pluie ou à la neige, l’élément de base est ici des plus anodins : il s’agit de vulgaires kleenex, (…) si dénués de noblesse, simplement chiffonnés et tordus au hasard. J’y ai ensuite incrusté des corps, des regards, des visages … Avec ces petits fantômes et ces apparitions spirites, avec ces mouchoirs en papier pour parois de cavernes, voiles ou linceuls, j’ai parfois eu l’impression d’adresser un clin d’œil aux peintres de Lascaux ou au Suaire de Turin." Comme l’écrivait Joubert, "la poésie construit avec peu de matière, avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l’air, avec des riens." Arcimboldo, d’air, de terre et de feu. Art symbole de pierre et de vie en toutes choses, animées ou inertes. Pierres vives.


Au sommet des Lauzes est percé un trou, destiné à les fixer. Ce trou a ici trouvé un autre destin : la lauze retournée, il devient bouche. En ces pierres j’ai découvert des visages, plus encore que je ne les ai inventés. La gageure a été de transmettre cette vision afin qu’elle se révèle comme une évidence. Une contrainte : tout devait tourner autour de cet orifice sur lequel, en lui-même, je n’effectuerais aucun travail particulier. Le trou m’a montré la voie, dicté sa volonté, par son irréductible présence. J’ai travaillé l’image de façon que les rides de la peau deviennent fissures au vif de la pierre, que les moindres veines de la pierre s’emparent de la face humaine, participent de son expression. Ainsi en va-t-il des masques dans les rituels chamaniques de possession et de délivrance : une lutte s’instaure toujours entre le masque et son porteur, pour déterminer qui dominera l’autre. C’est un autre combat pour l’artiste, engagé dans de telles métamorphoses, que de maîtriser ce vieux problème en histoire de l’art, lo spessore dello spazio, la profondeur de l’espace, particulièrement lorsque deux champs viennent ainsi s’affronter. Ici, une harmonie s’est finalement créée entre les éléments humains et minéraux, entre les différentes strates constituant l’image pour aboutir à des êtres hybrides surgis du fond des rêves.




Mais plus qu’à la lauze et la pierre, plus qu’aux visages enfouis ou surgis d’elles, ces photographies rendent hommage à cette bouche, à ce trou percé au cœur d’elles-mêmes, creusé dans la douleur. L’ouvrier frappe la pierre pour y façonner un objet utile, protecteur, et la pierre se tait. Le clou traverse la pierre comme il a traversé la main du Crucifié, victime suprême offerte en sacrifice, comme tant de clous ont traversé tant d’autres souffrances muettes. Le clou fixe la pierre au toit pour que la lauze protège de la pluie et des intempéries, des frimas de l'hiver et des chaleurs de l'été. Ce sont tous les visages assemblés qui fondent notre collectivité et notre force. Mais le trou, vide du clou, ouvre aussi sur l’inconnu ; en ce noir qu’il dessine, on s’avance vers l’au-delà, l’infini de l’univers, l’éternité de son mystère. Il est bouche, oracle et silence, il est grotte, refuge, obscurité à la fois complice et menaçante. Les pierres immuables vont se mettre à parler, toujours plus vieilles que nous, apaisées, réceptacles de toutes les sagesses du monde comme de toutes nos peurs.




Cependant, par-delà tous les symbolismes évoqués par ces œuvres et les concepts qui les sous-tendent, mon exigence a porté sur leur puissance formelle. L’invasion d’une grande partie de l’art contemporain par le discours et les idées aux dépens des formes m’apparaît regrettable, ravageuse, désolante. Ce qui importe à mon sens, en toute œuvre visuelle, c’est la force des formes, l’intensité avec laquelle elles affirment leur présence au monde. Au cours de ma quête, que ce soit avec les portraits fantomatiques des Belles Disparues sur les tombes, avec les Moines tombant en poussière du Mont Athos, avec les Yeux Crevés explosés à coups de marteaux, avec les Femmes Voilées enveloppées dans leurs plis de papier, je m’en suis toujours tenu à cette exigence : les idées peuvent être lumineuses, mais seule leur résolution à travers l’énergie des formes accomplies les fondent en tant qu’œuvres d’art.


Le passage de la photographie argentique à la photographie numérique ne m’a pas été facile. J’étais initialement méfiant devant l’austérité et la froideur apparentes de l’objet informatique : il semblait ne rien laisser au hasard, lequel est la main même du Sacré. La photographie numérique est en fait devenu un instrument incomparable pour mon travail de transmutation. Il me semble qu’elle va plus loin, en matière d’alchimie, que la peinture ou la photographie argentique par l’extrême souplesse et la variété des moyens qu’elle propose. En dépit de son peu de matière par rapport à la peinture, elle présente pour l’imaginaire cette illusion de réalité qui est le propre de toute photographie. Par rapport à la photographie argentique, elle offre une étourdissante gamme d’outils, presque magiques si on les compare avec les techniques de la surimpression ou du sandwich autrefois employées. En même temps, elle rapproche en termes de création le peintre et le photographe. On écrit toujours avec la lumière, même en termes chiffrés, mais on dessine, on peint avec des couches d’images, avec des parcelles de pixels découpés, copiés, collés, gommés, accentués, fusionnés, fluidifiés, écartelés jusqu’au vertige. J’en ressors émerveillé.


Les nuits blanches ne sont jamais aussi noires que lorsqu’on les contemple les yeux éblouis de soleil.


Xavier Zimbardo - 2004

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