Lire la toile d'araignée
Une araignée meurt, sa toile s’effrite au vent. Mais d’autres de ces tissages voient le jour, selon la même géométrie circulaire et une trame semblable. Le pré, dès que le soleil se lève, montre un tissu transparent empreint de rosée qui court d’herbes folles en herbes recourbées. Mais quel que soit l’endroit où elle se dépose, la toile dessine un ensemble d’entrecroisements et de recoupements, des nœuds composant autant de carrefours diaphanes, de rapports innombrables : petits rectangles parfaits, naturellement trop petits pour laisser passer les moucherons qui s’y trouveront capturés. La spirale logarithmique de cette toile, suspendue au vent, d’où provient-elle et où l’animal l’a-t-il recopiée ? Ne revient-elle pas inexorablement en chacune comme un cliché que toutes les araignées activent selon des rapports parfaitement invariables?
Difficile pour cette raison de considérer que ces rapports émanent de l’organe qui sert à sécréter la soie. Les rapports n’ont d’ailleurs besoin d’aucun élément, ni d’aucun filament pour exister. D’où l’idée peut-être de mettre l’arachnide en apesanteur, de l’envoyer dans l’espace pour vérifier la perfection de sa confection, l’animal ne rencontrant dès lors plus aucun obstacle, ni perturbation. Les rapports organisant la toile persistent dans le vide et même sans ces fibres translucides qui composent sa texture. On le voit bien en mathématiques où 2 x 2 est un rapport qui peut qualifier la surface d’un champ, le nombre de pieds de la chaise, voire quatre pommes dans un panier, et ne disparaît pas lorsque s’effondre la chaise ni quand les fruits pourrissent… Il existe des rapports encore bien plus compliqués, comme y=a.x+b, qui ne concernent pas même un nombre défini mais plutôt des « variables » : des variables aussi anonymes que y ou x qu’on peut remplacer par beaucoup de valeurs et qui, en suivant cette équation, entreront pourtant sous des liens déterminables. Nul besoin de définir quelles choses, précisément, seront mises en relation par cette formule.
On dira que la toile d’araignée réalise une formule de ce genre, une spirale d’Archimède, éternelle au point de ne pas disparaître quand meurent les araignées. Tel insecte, en effet, tisse des rapports déterminés en suivant une formule millénaire qu’une autre araignée retrouvera comme un ensemble de variables inscrites en une forme reconnaissable de croisements, une géométrie et une algèbre qui les caractérisent. Il y a bien une éternité de la forme par rapport à la vie de l’araignée, un maillage de la toile qu’elle n’apprend pas et qui ne disparaît pas lorsqu’elle expire, pas plus que les nombres ou leur regroupement ne s’épuisent dans les éléments infinis qu’ils servent à ordonner.
C’est sans doute selon un tel rapport que Véronèse peint la figure de la Dialectique sous les traits d’une jeune fille qui tend une toile d’araignée au-dessus d’elle pour contempler, au travers de son damage diaphane, le ciel devenu mesurable. On dirait que le chaos des nuages, vu au travers cette toile, se compartimente en segments géométriques parfaits. L’instant de la toile d’araignée, si fragile, si éphémère, se soumet à un dessin inflexible, à une structure qui permet de contempler l’univers, coulant entre des nœuds égaux.Il n’empêche que le matin, sous le soleil, la jeune Grâce de Véronèse aurait eu du mal à ne pas noter une complexité supplémentaire susceptible d’affecter la toile d’un rythme très éloigné de sa dialectique idéale, de sa spirale d’Archimède. A chaque maille viennent s’agglutiner de petites bulles liquides, parfaites, qu’on peut voir de près, agrandir à la loupe jusqu'à y percevoir le paysage. C’est chaque fois une complexion unique qui l’auréole par autant de perles de rosée, placées au hasard et de façon singulière par le caprice de la condensation.
Xavier Zimbardo a réalisé une série de photographies témoignant au mieux de cette anarchie couronnée, de ce caractère unique, de cette distribution fragile de points brillants dans les filets arachnéens en composant une véritable galaxie, avec au centre, suspendu dans l’éternité, l’animal qui, sous les déferlements de la lumière aurorale, attend sa proie, espère que la rosée s’évapore pour rendre à ses filets leur invisibilité et leur efficacité. Et, à supposer que la Grâce de Véronèse doive elle-même attendre leur évaporation et qu’elle puisse contempler cette curiosité de perles suspendues le long des filins que tisse l’araignée, elle verrait naître aussitôt une nouvelle vision de la nature, une tout autre conception de l’éternité que celle qui fait revenir du même.La rosée, en effet, rend tangible la toile d’un jour, d’une heure, confère à ces cinq heures du matin là une particularité et une perfection inespérée. Chacune de ses larmes est comme un petit monde déposée sur le fil. Tendue à rompre, la soie ouvre ses antennes à la complexion de l’instant propre où elle réfléchit l’astre diurne. Elle réalise comme un déclic, un instantané, une condensation du monde, visible dans ses mailles argentiques uniques. Aucun filin de ce tissage ne ressemblera tout à fait à un autre, absolu, figé dans cette découpe et cette lumière particulière. Sur telle branche de sa segmentation s’alignent quatre gouttelettes légères, sur telle autre, une plus grosse, solitaire et sans équivalent, pesant sur le fil au point de l’incurver, d’en déformer la géométrie. Sa rondeur, sa sphéricité sont si translucides que la soie vient capturer non plus des mouches, mais des globes, des reflets, celui du photographe en même temps que du soleil : micro-soleil reprenant, en cette sphère minuscule de l’univers, l’allure macro-solaire du monde. Petite bulle que Leibniz aurait volontiers pu nommer une « monade », une espèce d’atome spirituel où se réfracte, en une perspective singulière et acentrée, la totalité de l’univers.
C’est l’ensemble du réel qui se trouve ainsi aspiré en une goutte d’eau, selon mille perles différemment inclinées pour exprimer le Tout. Plus que d’une monadologie, il s’agira d’une éphéméride, un ensemble de billes éphémères dont la distribution ne reviendra plus jamais, éternelle d’être si singulière, si occasionnelle. En un moment incomparable se noue une composition que rien ne pourra balayer ou remplacer, comme si ce cinq heures du matin valait pour toujours : unique formule d’un coup de dés sans réelle équation ni aucun équivalent. En cette toile, le monde accède à sa grâce, touche une complexion si remarquable qu’elle impose à jamais l’évidence d’un jour, d’un soir, d’un ciel rose.
Jean-Clet Martin
http://jeancletmartin.blog.fr