De même qu’il aura fallu plusieurs décennies après la découverte du Nouveau Monde par Colomb et Vespucci et les expéditions de Gama dans l’océan Indien pour que les intellectuels d’Europe en vinssent à percevoir, après les marchands, les banquiers et les conquistadores, que la dimension de l’Univers avait changé et, avec elle, celle de l’homme, il faudra l’intrépidité philosophique et morale de Giordano Bruno, démontrant l’"infinitisation" de l’Univers et abandonnant la sphère des fixes, mais surtout transformant la problématique de la nature, avec toutes ses conséquences ontologiques et théologiques, pour ébranler et indigner les maîtres du conformisme tant intellectuel que religieux: il paiera de sa vie le fait d’avoir voulu, en reculant indéfiniment les limites de l’Univers, constituer une anthropologie nouvelle dans laquelle l’homme ne serait plus le reflet passif d’un macrocosme statique, mais l’expression d’une volonté et d’une imagination créatrices.
ENCYCL UNIV
J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.
RIMBAUD, Illuminations – Phrases
Mes amis m'ont souvent demandé : "Pourquoi as-tu fait ces images ?". Et je leur ai invariablement répondu :"Je ne sais plus". Le Trou Noir … A ceux qui insistaient, je lançais : "Mes araignées sont pure joie physique, étonnement, détonation, extase. Plaisir des couleurs, ivresse de la nature, vertige de l'inattendu, orgasme de lumière !" Et je citais le poète chinois Hi K’ang :
"Chaque matin je me promène dans le jardin
J’y fais le tour de l’infini"
J'avais quelques excuses pour justifier cet oubli. J'aime mener plusieurs projets de front, j'ouvre des pistes, j'explore, parfois je trouve et parfois je m'égare. Certaines créations peuvent ainsi s'étaler sur plusieurs années avant de voir le jour. C'est comme pour l'Univers. L'Univers a un commencement, mais pourrons-nous jamais connaître ses premiers instants ? Et pourtant, ça nous tracasse, on ne lâche pas prise, on veut savoir.
Alors, j'ai essayé de me souvenir comment cette idée avait germé. L'araignée porte dans notre société comme une part maudite, elle focalise des angoisses irrationnelles. Elle est à la fois si familière et si différente, elle peut se glisser partout, imprévisible. J'aime bien cet animal mal aimé, mais ce n'est pas pour ça que j'ai fait ces photos. Comme toujours pour moi, elles me sont venues par hasard. J'ai en effet appris à m’en remettre au hasard avec toute la confiance qu’implique le mot amour quand il est vrai. Si je peux décrire l’œuvre avant de la réaliser, si je peux l'imaginer avant de la mettre au monde, cela ne m’intéresse plus de la photographier.
En général, je déteste raconter comment j'ai conçu mes photographies. Je n'aime pas non plus que les autres me dévoilent leurs secrets. Ca risque de briser ce tremplin pour le rêve que sont les œuvres d'art accomplies. Mais parfois, la façon dont ça s'est passé constitue en soi un émerveillement et participe au mystère.
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Il était une fois, donc, deux grosses et lourdes pierres dans mon sac à dos. Le genre de bagage qui vous fait aisément passer pour un dingue aux yeux des douaniers. Je rentrais de Varanasi et, comme souvenir, je m'étais rapporté un volumineux linga et le splendide yoni qui va avec. Le linga, c'est une pierre élancée, ovale, bien lisse, troublante et évocatrice en sa pureté formelle : sous l'apparence d'un phallus, elle représente Shiva, qui créa l'Univers par sa danse cosmique. Le yoni, qui symbolise la vulve, figure sa Shakti, sa part féminine, ou sa manifestation qui l'accompagne et sans lequel il n'est strictement rien. Un objet magnifique. Limpide, simple, fort.
Je suis séduit par la façon dont les Hindous s'y prennent pour saluer et remercier la Présence Invisible, toutes ces offrandes de fleurs, de fruits, de couleurs qu'ils déposent à n'importe quelle heure du jour au pied des arbres, dans les rivières, aux pieds d'idoles rigolotes ou terrifiantes, partout où ça leur chante dans notre univers qui, tout entier, est un temple. Mais surtout ils vénèrent ces pierres, qui sont de si beaux et si évidents symboles de la vie jaillissante, débordante, de la création sans cesse renouvelée. Nous sommes tous issus de l'étreinte plus ou moins turbulente et exaltée d'un linga et d'un yoni. Les hindous prétendent même que la moindre des pierres et la plus lointaine étoile sont nos sœurs. Les scientifiques leur donnent raison : nous sommes tous des parcelles de matière et d'énergie en vadrouille, les rejetons multiples du Big Bang.
Alors, avec les gosses, à la maison, on a fait des "pujas", des cérémonies d'offrandes, comme les Hindous : on a arrosé le linga avec de l'eau ou du lait, on a déposé des pétales de fleurs et des feuillages dans les sillons du yoni, et on a recouvert le tout avec des poudres de couleurs sacrées que j'avais rapportées des temples de l'Himalaya. Cela faisait des assemblages très réussis, très poétiques, dont l'apparence joyeuse changeait tous les jours. Quand est venue une grande tempête qui a abattu des arbres du jardin, nous avons recyclé les souches meurtries en autant de linga sur lesquels nous avons collé des miroirs où se reflétait le ciel. En nous inclinant vers la terre, nous pouvions contempler la course des nuages.
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M'est venue l'idée de faire quelques photos de tout ça. J'ai ainsi commencé à saupoudrer tout mon jardin, et les haies de mes voisins, avec des tourbillons multicolores de poudres sacrées. Un jour, les poudres se posèrent sur une toile d'araignée. Très étonnant … Elles adhéraient très bien, très facilement.
Quand je commençai à m'intéresser davantage à ces petites bêtes, j'appris qu'elles déposent de la colle sur leurs fils pour faciliter la capture des proies. Leurs pattes distillent une sorte d'huile qui leur évite d'adhérer elles-mêmes à cette colle. Les fils sont très solides et résistants. En dépit de leur extrême finesse, leur filage est plus abouti en proportion qu'un gilet pare-balles. Ces formidables chasseuses, si utiles pour la protection de nos récoltes, ont conçu des pièges très sophistiqués pour assouvir leur faim.
Trappes, toiles, filets, maquillages, il y en a même une qui travaille au lasso ! Au bout de celui-ci, qu'elle fait tourner à toute vitesse dès qu'elle perçoit dans l'air une vibration prometteuse, elle fixe une boule de colle qu'elle parfume avec les effluves aguichants d'une femelle de papillon. Le mâle perçoit l'odeur, se précipite comme un fou, et se trouve scotché au bout du fil comme un nigaud. Ah, c'est beau l'amour ! C'est beau mais c'est dangereux ! La petite araignée n'a plus qu'à remonter sa prise tel Hemingway à la pêche au gros, lui fourguer sa dose de venin, et à table, bénédiction, bon appétit !
Pendant trois étés, entre deux reportages au bout du monde, j'ai peint des toiles d'araignées dans mon jardin. Car toutes ces photographies ont été réalisées en France, en lumière naturelle, sans flash, sans correction sur ordinateur, sans autre artifice que l'inclinaison du soleil, l'ombre des haies, et parfois la flamme d'une chandelle. Chez moi ou chez mon ami l'artiste Michel Daveau, dans son paisible domaine au bord de la Loire, avec des étangs, un foisonnement de bambous et une luxuriance végétale dionysiaque. Pendant des mois, il a eu la gentillesse de ne pas couper l'herbe, de laisser la nature s'étendre et régner à sa guise.
Quand j'arrivais chez lui, pour les mois de juillet et août, une profusion d'araignées m'attendait. Mes expériences ont dû les surprendre, mais je ne pense pas en avoir tué une seule. Les poudres que j'utilisais étaient d'origine végétale, si l'on excepte l'or. Elles ont eu du travail pour refaire leur toile, mais normalement celle-ci est refaite quotidiennement.
Je me rappelle une rencontre étonnante, en Inde, à l'entrée du Désert de Thar. Dans ce paysage aride et désolé, je vis un homme solitaire en train de répandre une poudre blanche sur le sol. Il versait de la farine à l'entrée d'une fourmilière ! Devant mon air étonné, il me lança fièrement : "This is a good puja, my friend !" J'espère que mes sœurs les araignées me pardonneront mon outrage. Avec un peu de chance, ces images aideront un peu à changer la fâcheuse vision que l'on a d'elles, bien à tort. Alors, moi aussi, j'aurai fait "a good puja, my friends !"
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Ce que j’aime dans la photographie, c’est d’abord qu'elle me permet de regarder le monde comme je ne pourrais pas le faire sans ses instruments. La médiation de ceux-ci assouvit ma soif de sensations intenses, de visions nouvelles. Au-delà de l’infinie variété du monde lui-même, elle me propulse au cœur d’émotions inespérées. J’insiste sur les premiers mots : "Ce que j’aime". Je ne peux pas créer sans éprouver un véritable amour pour ce que je suis en train de faire. Avec toute la force imprévisible de l'Amour, cette marée montante, irrésistible, qui submerge l’être et l’élève.
Quand on l'interrogeait sur ses photographies de reflets de femmes nues dans un miroir déformant, André Kertesz, en 1933, répondait : "On peut donner aux distorsions les explications que l'on veut. Tout ce que je peux dire, c'est que les faire était très amusant, très excitant."
Je m'amuse et je cherche avec autant d’innocence, d'imagination et de passion qu'un enfant. Avec autant de sérieux et de gravité, avec autant de plaisir et de légèreté qu'un enfant. Et je veux que mon jeu m’hypnotise, qu'il me fascine et me renverse. C'est pourquoi je me garde bien de rien prévoir. J'espère le frisson de la surprise.
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J'avais commencé par organiser d'amusantes cérémonies pour remercier de la grâce quotidienne qu'est notre vie, et la Présence Invisible m'invitait, au cours de ce voyage presque immobile en mon propre pays, dans ces jardins extraordinaires, à créer des galaxies, à peupler la nature de guirlandes de Noël, à transformer la rosée en colliers de perles et de pierres précieuses. A rapporter des images d'amas stellaires encore jamais observés.
Dancing on a thread, surfing on the web, jonglant avec les couleurs : voici la danse cosmique des araignées funambules à l'origine du monde ! Voici les Illuminations d'un moissonneur d'étoiles !
Pour qu’elle soit forte et mérite ce nom, il faut que l’œuvre soit au-delà du concept, de l’idée, de leur expression par la parole, et de la pensée même. Elle doit être quelque chose de plus subtil encore, en permettant l’approche de cette Présence Invisible infiniment autre et, cependant, irrésistiblement proche et intime, "ce centre unique et secret qui est au cœur de tout poète et qui, inexplicable lui-même, l’explique tout entier." *1
A l'heure du numérique, du téléphone portable et de la télé par satellite, des vols interplanétaires et du web tous azimuts, nous disposons aujourd’hui de moyens de plus en plus sophistiqués, complexes et efficaces pour avancer dans notre création. Et c’est tant mieux. Trop de moyens ne sauraient nuire. Mais nous pouvons tous, aussi, créer des univers dans nos jardins secrets avec les moyens les plus simples. Mon seul but est que chaque souffle de ma vie soit inspiré par cette poésie et imprégné de sa saveur unique. Ne l’oublions pas, "la poésie construit avec peu de matière, avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l’air, avec des riens." *2 Avec au cœur juste l'amour, et le goût de la liberté.
Xavier ZIMBARDO