La veille de la pleine lune du mois hindou de Phalgouna, en février-mars, dans chaque village de l’Inde, à chaque carrefour, on dresse de grands bûchers, avec pour combustible des galettes séchées de bouses de vaches "sacrées". Le soir venu, d’immenses brasiers illuminent chaque carrefour, où l’on vient brûler, par paquets, de vieux vêtements, et avec eux tous les mauvais souvenirs et les rancœurs de l’année écoulée. Au matin, on rend visite à ses amis, ses voisins, ses aînés, et on enfarine le visage de tous ceux que l’on rencontre à grandes poignées de poudres multicolores en criant "Holi Haï !", "C’est Holi !". Parfois, malgré la bonne humeur, les abus de certains entraînent de violentes bagarres : Holi est en général un jour où l’on croise peu de touristes dans les rues…
Ce qui chaque année se rejoue ainsi dans toute l’Inde, depuis des millénaires, avec la fin de l’hiver et le retour du printemps, c’est tout le cycle de la vie et de la mort. Ou plutôt, de la naissance et de la mort. Car en Inde, le contraire de la mort, ce n’est pas la vie, mais la naissance. Si tant est que l’on puisse oser parler de contraires en ce pays allergique à notre rationalité occidentale. Ainsi, la nuit ne saurait être le contraire du jour. Elle est simplement un autre visage du monde, offert ou non à la caresse du soleil.
Les gopis, ou bergères, amantes qui entourent l’amant dans une ronde infinie, symbolisent les âmes humaines à la recherche de Dieu, assoiffées de sa présence et de sa chaleur. Elles évoquent la tension du désir, et sans doute davantage... Quant à la lumière noire et à la lumière blanche qui s’étreignent, comme la nuit et le jour, elles représentent les deux faces de l’Unique, se manifestant sous deux formes différenciées pour pouvoir jouir des plaisirs de l’amour que sa solitude lui interdit.
Dans le Braj, la fête défie l’imagination. Elle dure deux à trois semaines et tourne de village en village… Mille légendes accompagnent ces Saturnales de l’Inde. Ici et là, on brûle l’effigie d’une sorcière. Ailleurs, un mage escalade un brasier de huit mètres de diamètre et de la hauteur d’une maison sans subir la moindre blessure. Dans les villages où grandirent Krishna et son amante Radha, les femmes chargent les hommes de l’autre village à coups de bâtons, ceux-ci n’ayant que le droit de se protéger avec des boucliers. Au temple de Balarama, ces dames arrachent sans retenue les chemises des hommes et les enroulent pour les fouetter à tour de bras.
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Quelle folie et quel bonheur ce fut de vouloir photographier ces foules en extase, hurlant de rire, soufflant à tue-tête dans des clairons et des sifflets, courant déchaînées en tous sens, tapant à bras raccourcis sur des tambours, des bidons ou tout ce qui pouvait provoquer un peu plus de tumulte sauvage et de joie délirante !
Je me souviens de ma première tentative. Pour sûr, c’était magnifique à voir, ça dépassait tout ce qu’on peut imaginer. Mais faire des photos, pas question ! Non pas que les gens soient méchants ! Non non, seulement complètement absolument totalement dingues, dingues de chants, de danses, de couleurs, de vie, d’amour, de Dieu, de tout ce qui leur passait par la tête et sans doute aussi de bhang, ce céleste cocktail de sucre, d’épices, d’eau et de feuilles de cannabis qui autorise aux grandes personnes même les plus grosses bêtises. Alors ils visaient mon pantalon pour m’arroser l’arrière-train avec leurs pichkaris, sorte de pompes à vélos transformées en canons à eau aux teintes indélébiles. Ils me couvraient le visage de gerbes de poudres multicolores –le gulal -, m’aveuglaient, m’étouffaient. Et repartaient à l’assaut vers d’autres pauvres bougres. Car nul n’est épargné. C’est une bagarre générale, gigantesque, et en même temps une vaste rigolade. Sauf que moi, je n’étais pas armé de gulal sacré comme tout un chacun, j ‘avais simplement décidé de faire des photos dans cette turbulente foire d’empoigne …
Le premier jour, je pleurais de rage et de désespoir. Accablé par mon impuissance, épuisé, à bout de nerfs, je me suis assis au bord d’un étang, loin à l’écart des hordes de fous ; et en grignotant des biscuits trempés dans un verre de tchaï, cet inimitable thé indien gorgé de sucre et de lait, j’ai essayé de me calmer. Si l’Inde m’a jamais appris quelque chose, c’est bien la patience. Surtout, en Inde, lâcher prise, ne jamais s’énerver … Eux ils disent : “ No problem my friend ! ” Même au cœur des pires calamités, un vrai Indien s’en va répétant en souriant que vraiment, pas de quoi s’en faire, tout va bien. Ce “no problem ” qui m’agaçait tant au début, c’est plus qu’une formule : toute une philosophie. Une richesse intérieure sans limite, la partie émergée d’une sagesse insondable.
Les dieux ont été bons avec moi. L’idée m’est venue de me confectionner un large poncho dans un grand drap de lit blanc. Enfin, blanc… au début ! Cela servait au moins à protéger les appareils des avalanches de poudres bariolées et présentait aussi l’avantage de sécher très vite au soleil sous les déluges d’eaux parfumées de fleurs, de santal ou de safran. En plus, j’ai eu l’air d’un fantôme, et commencé pour eux à faire un peu partie de la fête, au lieu d’être un intrus.
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Car le but de cet extraordinaire festival religieux est de faire fondre les frontières entre les individus pour fusionner avec la divinité. On navigue à chaque coin de rue entre rêve et réalité. On voit passer des chiens rouges, des cochons bleus, votre vieux voisin halluciné est devenu rose de la tête aux pieds, il ne cesse de sourire, ébahi. Les cataractes de couleurs se mêlent et se confondent en tourbillons irisés de soleil, pour masquer tous les corps, les unir en une seule apparence identique et sombre. Et de ces ténèbres, en une sublime métamorphose, surgit la lumière de l’Unique. Il n’y a plus d’ego, plus d’hommes ni de femmes, plus de jeunes ni de vieillards, plus de riches ni de pauvres. L’âme individuelle rejoint l’âme universelle. "Seule la voie de la démesure conduit au palais de la liberté", a écrit le poète William Blake. Pour quelques instants magiques, chacun se retrouve en amour avec le Cosmos, et le Temps n’existe plus.
Xavier ZIMBARDO