Sténopéros
Ces œuvres, sauf la dernière, la Femme en Jaune, icône emblématique de l’ensemble de mon travail, sont issues d’une vaste recherche, périlleuse tentative de métamorphoser les images froides et crues de la pornographie en photographies où l’érotisme retrouve ses lettres de noblesse grâce à la part de mystère que seuls confèrent l’ombre, le suggéré, le subtil, le caressant.
Comme dans le cadre d’autres recherches comme « Femina et Umbra » ou « La Rétine en Révolte », j’ai soumis les images à diverses altérations. La plupart ont été collectées sur des sites à vocation commerciale et de caractère pornographique, aussi populaires qu’hypocritement stigmatisés mais assurément rentables . J’ai, entre autres outils de créations, utilisé un sténopé de ma fabrication. D’abord parce qu’il est particulièrement excitant d’associer à la photographie contemporaine numérique un outil aussi ancien que le sténopé, dont se sont servis nos illustres ancêtres Léonard de Vinci et Nicéphore Niepce. Ensuite parce qu’il n’échappera pas aux êtres encore doués de quelque clairvoyance (ils se font de plus en plus rares mais il en reste) combien il peut se révéler amusant et ironique de se lancer dans une telle entreprise en observant le Sexe outragé au travers d’un simple sténopé, c’est-à-dire un pauvre petit trou fragile…
En tant qu’artiste et que mystique, je me suis voué à faire disparaître le caractère éphémère, dérisoire et mercantile des images diffusées par ces sites pour y insuffler une Mahatma, une grande âme, celle de la poésie.
« [La] spiritualité n’est pas un acquis mais un travail et une maturation, et elle est indissociable d’une transformation intérieure effective. Il s’agit […] d’opérer un affinement ou une « subtilisation » du désir, reprenant par là les propos d’Hermès Trismégiste qui parlait de transformer le grossier en subtil (et avec lui la tradition alchimique dont l’objet caché est la transmutation des désirs et émotions bruts, en l’or solaire de la sagesse et de l’illumination).
Est-ce un hasard si les cultures les plus tolérantes envers le désir sous ses diverses formes et la sensualité, sont aussi celles qui ont vu l’efflorescence des arts, des sciences et de la philosophie ? (on peut penser entre autres à la renaissance italienne, à l’Arabie des sultans Omeyyades ou à certaines périodes de l’Egypte pharaonique ou de la société athénienne).
Est-ce un hasard si les sociétés puritaines et intégristes obsédées par la pureté, la rigueur et la loi, prônant l’austérité et le sacrifice, sont aussi celles qui brûlent les livres, emprisonnent les artistes et les penseurs, et qui ne génèrent finalement que brutalités et souffrances ? Lorsque l’homme veut tuer son désir, il tue du même coup sa sagesse et s’arme pour une bataille sans fin, inutile et désespérante. Lorsqu’il s’ouvre à sa vérité intérieure, mystérieuse et incohérente, il entreprend le chemin subtil, incertain et sublime pour lequel il est venu. » (1)
Méfions-nous de toutes les censures qui préparent, dans le silence des geôles, les plus ignobles forfaitures. Gardons-nous bien des Loubianka de la pensée unique qui nous enverrait au goulag des consciences condamnées à l’opprobre et au mépris. L’État, quel qu’il soit, n’a rien à faire dans l’intimité de nos rêves, de nos fantasmes, de nos jeux érotiques librement consenties et dans les alcôves de nos chambres à coucher, territoires de notre bonheur. Mais apprenons par nous-mêmes à faire le tri entre ce qui est susceptible de nous élever ou de nous rabaisser, de nous illuminer ou de nous éteindre. Nous sommes seuls à détenir les clés de notre solaire liberté. Seuls mais solidaires pour en défendre l’inviolabilité.
La pornographie à force de tout dévoiler viole brutalement le regard et épuise le désir. Elle prétend satisfaire des attentes en proférant ses réponses sans écouter nos questions. Elle conduit à la mort de notre être essentiel dont le propre est de demeurer fasciné face à l’Incompréhensible, l’Irréductible noyau sacré du corps qui est l’amour.
L’érotisme en ménageant des énigmes et des secrets, en préférant l’étreinte sous les voiles au harassement du viol, en conservant une place à la pudeur ou en suscitant l’effroi de l’Inconnu, en confrontant aux interdits et en bousculant les marges sans jamais les détruire, nous interroge sans cesse. Il ne cesse depuis la nuit des temps de nous ouvrir des portes sur la sublime clarté du jour, cette Lumière qui ne connaît ni commencement ni fin. C’est peut-être pourquoi le hasard, ce dé sans égal entre les mains de la Présence Invisible quand elle joue avec nous au Jeu de Dieu, a voulu qu’avec les lettres du mot « étreinte » on puisse écrire le mot « éternité ».
Qui cernera la trace de cette frontière si ténue entre les deux ? Personne d’autre que chacun de nous n’est en mesure de le faire. Car, entre ce qui nous éteint et ce qui nous étreint, on ne trouve jamais qu’une seule lettre, ce même R mystérieux au centre du mot ART. En ce presque Rien, qui est Tout, se tient cette nécessaire distance entre la barbarie et la civilisation, qui se nomme l’Absolu.
(1)Le désir est de nature spirituelle, Iann Thibault, Nouvelles Clés.
http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=1635